Le roi d'Angleterre demeura à Paris huit jours, qui se passèrent en fêtes et en réjouissances; mais elles n'empêchèrent pas les deux rois d'avoir durant ce temps plusieurs entretiens secrets. Si l'on en veut croire l'historien d'Angleterre, Mathieu Paris, à qui son maître peut en avoir parlé, Louis témoigna à Henri le désir qu'il avait de lui restituer la Normandie: Mais, ajoutait-il, mes douze pairs et mon baronage n'y consentiraient jamais. La délicatesse de la conscience de Louis, et la conduite qu'il tint dans la suite, dans quelques traités avec le roi d'Angleterre, rendent ce fait assez vraisemblable. Le témoignage de cet auteur contemporain nous apprend au moins deux choses importantes: la première, que dès lors le nombre des pairs de France était fixé à douze; la seconde, que le roi ne disposait d'aucune partie considérable de ses états sans le consentement, non-seulement des pairs du royaume, mais encore de ses barons, qui étaient les plus grands seigneurs de l'état, quoique d'un rang inférieur à celui des pairs.

Le roi d'Angleterre quitta Paris, comblé d'honneurs, et s'y acquit une grande réputation de libéralité. Le roi l'accompagna pendant la première journée de chemin; et, après avoir renouvelé les témoignages d'amitié qu'ils s'étaient donnés tant de fois l'un à l'autre, Henri continua sa route vers Boulogne. Après y avoir attendu quelques jours le temps favorable, il s'embarqua, arriva heureusement en Angleterre; et, quelque temps après, il se fit une prolongation de trève entre les deux couronnes.

Ce fut dans le même esprit de paix que l'année suivante le roi réconcilia le comte d'Anjou avec sa belle-mère, Béatrix, comtesse de Provence. Ils s'étaient brouillés au sujet de quelques forteresses de Provence que la comtesse retenait, et que le comte prétendait lui appartenir: on en était déjà venu aux hostilités. La comtesse avait eu recours au pape, qui avait nommé l'évêque du Belley pour juge du différent. Mais les deux parties s'en rapportèrent au roi; et ce prince, pour finir ce procès, ordonna au comte d'Anjou, son frère, d'acheter ces places, et lui fournit l'argent pour en faire le payement.

Les troubles continuent en Italie et en Allemagne.

Pendant ce même temps, l'Italie et l'Allemagne étaient dans la plus grande agitation par les guerres qui régnaient entre le pape et les successeurs de l'empereur Frédéric II, dans le détail desquelles je n'entrerai pas. Je dirai seulement que Louis, toujours le même, au milieu de tant de scandales causés par l'ambition de ceux qui y étaient intéressés, ne voulut point prendre de parti. Si son respect pour le Saint-Siége l'empêchait d'éclater contre tant d'excès, son amour pour la justice ne lui permettait pas de les favoriser, ni même de paraître les approuver. Il détournait les yeux de ces tristes objets pour ne s'occuper qu'à maintenir son royaume en paix, et à le purger des brigands qui l'infestaient.

Un gentilhomme, nommé Anseric, seigneur de Montréal, exerçait toutes sortes de violences en Bourgogne. Le roi, suivant les maximes du gouvernement féodal, ne pouvait en faire justice par lui-même. Il en écrivit fortement au duc de Bourgogne, dont le coupable relevait. Mais ce prince, trop indulgent pour un scélérat qui lui appartenait, se contenta de quelques remontrances qui ne remédièrent à rien. Le monarque, indigné d'une si lâche condescendance, dépêcha au duc deux de ses officiers, Dreux de Montigny et Jean de Cambray, pour lui porter les ordres les plus sévères d'assiéger Anseric jusque dans sa retraite: le duc n'osa plus résister. Montréal fut rasé, le tyran chassé; et comme il n'avait point d'enfans, le mal fut extirpé.

Quéribus, château situé en Languedoc, était le réceptacle d'une infinité de scélérats qui ravageaient la province, et semblaient braver toute justice et toute autorité. Louis, sur les plaintes qu'il en reçut, envoya des ordres pressans au sénéchal de Carcassonne, de monter promptement à cheval pour exterminer la place et les malfaiteurs auxquels elle servait de retraite. Pierre d'Auteuil, c'était le nom du sénéchal, fit sommer les prélats de la province de venir le joindre, ou du moins de lui donner du secours pour cette expédition. Ceux-ci prétendirent qu'ils n'étaient pas obligés de suivre le roi ni son ministre; mais que, par considération plutôt que par devoir, ils voulaient bien lui envoyer quelques troupes. Cette réserve déplut à la cour, qui fit examiner ces immunités prétendues. Il y a toute apparence que ces prélats fournirent les troupes qu'on leur demandait: car la forteresse fut emportée et détruite; ceux qui la défendaient furent punis comme ils le méritaient, et la tranquillité fut rétablie dans le Languedoc.

Le comte d'Anjou, frère du roi, avait un procès contre un simple gentilhomme de ses vassaux, pour la possession d'un certain château. Les officiers le jugèrent en faveur du prince. Le chevalier en appela à la cour du roi. Le comte, piqué de la hardiesse du gentilhomme, le fit mettre en prison. Le roi en fut averti, et manda sur-le-champ à son frère de venir le trouver. Croyez-vous, lui dit-il avec un visage sévère, qu'il doive y avoir plus d'un souverain en France, ou que vous soyez au-dessus des lois, parce que vous êtes mon frère? En même temps il lui ordonne de rendre la liberté à ce malheureux vassal, pour pouvoir défendre son droit devant la cour du roi. Le comte obéit. Il ne restait plus qu'à instruire l'affaire; mais le gentilhomme ne trouvait ni procureurs, ni avocats, tant on redoutait le caractère violent du comte d'Anjou. Louis eut encore la bonté de lui en nommer d'office, et les fit jurer qu'ils conseilleraient le gentilhomme fidèlement. La question fut scrupuleusement examinée, le chevalier fut réintégré dans ses biens, et le frère du roi perdit son procès.

Jugement d'Enguerrand de Coucy.

Mais de tous ces exemples d'une justice inflexible et sévère, le plus frappant est celui qui fut fait sur Enguerrand de Coucy, fils de ce fameux Enguerrand qui s'était flatté de la couronne dans les premières années du règne de saint Louis, et qui était proche parent du roi. Ce jeune seigneur, héritier de tous les biens de son père, par le décès de son frère aîné, tué à Massoure, était d'un caractère violent et très-emporté. Il arriva que trois jeunes gentilshommes flamands, envoyés par leurs parens à l'abbaye de Saint-Nicolas-des-Bois, pour apprendre la langue française, allèrent un jour se promener hors du monastère, et s'amusèrent à tirer des lapins à coups de flèches. L'ardeur de la chasse les emporta jusque dans les bois de Coucy, où ils furent arrêtés par les gardes du comte, qui les fit pendre sur-le-champ, sans leur donner le temps de se préparer à une mort qu'ils ne croyaient guère avoir méritée. Louis en fut averti par l'abbé de Saint-Nicolas, et par le connétable Gilles-le-Brun, proche parent de ces malheureux étrangers. Touché d'une action si barbare, ce prince donna promptement ses ordres pour en faire informer. Le crime fut avéré, et Coucy assigné à comparaître devant les juges de la cour du roi. Il se présenta, mais sans vouloir répondre, sous prétexte qu'étant baron, il ne pouvait être jugé que par les pairs. On lui prouva, par d'anciens arrêts, que ses ancêtres n'avaient joui du droit de pairie qu'à titre de seigneurs de Boves et de Gournay: titres qui avaient passé aux cadets de sa maison; que l'hommage qu'ils lui en rendaient comme à leur aîné, ne changeait pas la nature des choses; que Coucy demeurait toujours un simple fief qui devait même un cens à l'abbaye de Saint-Rémy de Reims. Il fut donc arrêté et très-étroitement gardé dans la tour de Louvre, non par les pairs ou chevaliers, mais par les huissiers ou sergens du roi. Cette action de vigueur étonna tous les barons de France, la plupart parens ou alliés du coupable. Ils commencèrent à craindre pour sa vie. Louis voulait qu'il souffrît la peine du talion; il s'en expliquait ouvertement. Aussitôt ils s'assemblèrent, vinrent trouver le monarque, et lui demandèrent avec tant d'instance d'être du nombre des juges, qu'il ne put leur refuser cette grace, bien résolu de faire justice par lui-même, s'ils ne la faisaient pas.