L'assemblée fut nombreuse. On y vit le jeune Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne, le duc de Bourgogne, l'archevêque de Reims, la comtesse de Flandre, le comte de Bretagne, les comtes de Bar, de Soissons, de Blois, et quantité de seigneurs qui voulurent s'y trouver, moins cependant comme juges que comme intercesseurs. Le coupable, interrogé par le roi même, et presque convaincu, ne vit d'autre moyen d'éviter sa condamnation, que de demander de pouvoir prendre conseil de ses parens: ce qui lui fut accordé. Alors, ce qui prouve bien et la noblesse de sa maison, et la grandeur de ses alliances, tous les barons se levèrent et sortirent avec lui. Le monarque demeura seul avec son conseil.

Quelque temps après ils rentrèrent, ayant Coucy à leur tête. Ce seigneur nia le fait, offrit de s'en justifier par le duel, et protesta contre la voie d'information, qui, suivant les lois du royaume, ne pouvait avoir lieu à l'égard des barons, quand il s'agissait de leurs personnes ou de leur honneur. L'information était en effet une procédure peu commune alors, surtout vis-à-vis de la noblesse; mais Louis cherchait à l'établir, pour pouvoir abolir insensiblement celle du combat, qui lui semblait, à juste titre, un monstrueux brigandage.

Il répondit que «la preuve du duel n'étoit point recevable à l'égard des églises et des personnes sans appui qui seroient toujours dans l'oppression et sans espérance d'obtenir justice, faute de trouver des champions pour combattre les grands seigneurs.» Le comte de Bretagne voulut insister. «Vous n'avez pas toujours pensé de même, lui dit Louis, avec cet air de majesté qui lui était si naturel; vous devriez vous souvenir qu'étant accusé devant moi par vos barons, vous me demandâtes que la preuve se fît par enquête, le combat n'étant pas une voie de droit.»

Cette fermeté fit trembler pour le malheureux Enguerrand; personne n'osa répliquer: on ne s'occupa plus que du soin de fléchir son juge par toutes sortes de soumissions.

Louis cependant paraissait inexorable. Convaincu que la justice doit être la première vertu des rois, il semblait oublier la qualité du criminel, pour ne penser qu'à l'énormité de son crime. Plein de cette idée, il ordonne aux barons de reprendre leurs places, et de donner leur avis. Alors il se fait un profond silence: aucun ne veut opiner; mais tous se jettent aux pieds du monarque pour lui demander grace. Coucy lui-même, prosterné à ses genoux, et fondant en larmes, implore sa miséricorde.

On peut juger de l'effet que fit une scène si touchante sur un coeur comme le sien, et sur une aussi noble assemblée: il insistait néanmoins encore sur la nécessité de punir sévèrement une action si barbare. Mais enfin, n'espérant plus obtenir le consentement de ses barons, ne croyant pas devoir mépriser les sollicitations des grands de son état, content d'ailleurs de leur soumission, touché de celle d'un homme de la première qualité, qui, après tout, n'était convaincu que par une procédure extraordinaire dans le royaume, il laisse tomber un regard sur lui. Enguerrand, lui dit-il d'un ton de maître, si je savois certainement que Dieu m'ordonnât de vous faire mourir, toute la France et votre parenté ne vous sauveraient pas. Ces paroles, mêlées tout à la fois de clémence et de sévérité, remirent le calme dans l'assemblée, qui ne demandait que la vie du coupable. On alla ensuite aux opinions, qui furent toutes pour un châtiment exemplaire. Coucy fut condamné à fonder trois chapelles, où l'on dirait des messes à perpétuité pour les trois gentilshommes flamands; à donner à l'abbaye de Saint-Nicolas le bois fatal où le crime avait été commis; à perdre dans toutes ses terres le droit de haute justice et de garenne; à servir pendant trois ans à la Terre-Sainte avec un certain nombre de chevaliers; et enfin à payer douze mille cinq cents livres d'amende, que le monarque se fit délivrer avant de faire mettre le coupable en liberté.

C'était le zèle de la justice et non l'envie d'enrichir son fisc, qui lui avait dicté cet arrêt: aussi cet argent fut-il employé à différentes oeuvres de piété; une partie fut destinée à bâtir l'église des Cordeliers de Paris, les écoles et le dortoir des Jacobins. Le reste servit à fonder l'Hôtel-Dieu de Pontoise.

On sentira encore mieux tout l'héroïsme de cette action de justice, si l'on fait attention qu'alors la puissance des rois de France se trouvait renfermée dans des bornes très-étroites; mais la vertu a des droits toujours respectables. Celle de Louis eut plus de pouvoir en cette rencontre, que l'autorité armée de toute sa puissance. Aussi l'historien de son règne[1] observe-t-il que toute la France fut saisie d'étonnement, qu'un homme de si grande naissance, soutenu par tous les barons du royaume, ses parens ou ses alliés, eût à peine obtenu grace de la vie, au tribunal de ce rigide observateur de l'ordre et des lois. Tous les grands, ajoute-t-il, ne purent s'empêcher de reconnaître que la sagesse et l'esprit de Dieu guidaient ce prince dans toutes ses démarches: la crainte succéda à l'admiration, et augmenta encore le respect qu'inspirait la sainteté de ses moeurs.

[Note 1: Nangis, p. 365.]

Quelques-uns néanmoins éclatèrent en murmures. Un chevalier, nommé Jean de Thorotte, châtelain de Noyon, effrayé de ce coup d'autorité, s'écria assez haut pour être entendu: Après cela, il ne reste plus qu'à nous faire tous pendre. Louis, qui en fut averti, l'envoya chercher par ses officiers de justice. Vous voyez, lui dit-il, que je ne fais point pendre mes barons, mais que je fais punir ceux qui violent les lois de l'état et de l'humanité. Le malheureux gentilhomme vit bien qu'on l'avait desservi; il se jette aux genoux du prince, proteste qu'il n'a point tenu un pareil discours; et si son serment ne suffit pas, il offre d'en donner trente chevaliers pour garans. Le monarque avait résolu de le faire mettre en prison: content de lui avoir fait peur, il lui ordonna d'être plus circonspect à l'avenir.