Louis forme une bibliothèque dans son palais.

Les sciences accompagnent ordinairement les héros. Louis, qui était fort instruit, aurait désiré faire sortir les Français de l'ignorance prodigieuse où ils étaient plongés; mais il n'y avait dans le royaume aucun homme assez savant pour l'aider dans un si noble projet. Les ecclésiastiques étaient les seuls qui sussent lire et écrire. L'étude de la philosophie était très-imparfaite: ceux qui s'y appliquaient n'avaient pour guide de leurs raisonnemens qu'Aristote, qu'ils n'étudiaient encore que sur des traductions très-imparfaites: elles nous étaient venues par les Arabes, qui avaient eu un siècle de lumières, mais très-bornées. L'ignorance où l'on était des langues hébraïque et grecque, empêchait d'étudier l'Ecriture-Sainte dans ses sources. Louis était peut-être l'homme de son royaume le plus savant, et le mieux instruit de ce que c'était que la véritable science. Pour faciliter à ceux dont l'état était de s'en occuper, les moyens d'étudier, il conçut le dessein de former dans son palais une bibliothèque, où tout le monde eût la liberté d'entrer. Il y venait quelquefois seul, sans toute la suite de la royauté, aux heures que les affaires lui laissaient libres, et se faisait un plaisir d'expliquer les endroits difficiles à ceux qui voulaient en profiter, et qui souvent prenaient ses leçons sans savoir que ce maître si complaisant était le roi. Dans le choix des livres dont il composa cette bibliothèque, outre plusieurs originaux de saint Augustin, de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Grégoire, et d'autres Pères de l'Eglise latine, c'était un grand nombre d'exemplaires de l'Ecriture-Sainte, qu'il avait fait copier sur des manuscrits authentiques, conservés dans différentes bibliothèques de son royaume.

Le pieux monarque, occupé de deux soins également importans, et de la conduite de son royaume, et de l'ouvrage de son salut, ne négligeait aucun des secours qui pouvaient le conduire à cette double fin. De là cette scrupuleuse attention sur le choix de ses ministres. Il n'accordait sa confiance qu'à la probité, et sa faveur qu'à la vérité. Sa coutume était de choisir, parmi ses courtisans, quelque homme d'honneur et d'esprit, qu'il priait affectueusement, et à qui il ordonnait en maître de l'avertir fidèlement de tout ce qu'on disait de lui et des fautes qu'il faisait. Quels que fussent ses avis, il les recevait avec douceur et tâchait d'en profiter.

Il avait un catalogue des ecclésiastiques auxquels il voulait faire du bien: ce n'était ni la qualité, ni les services des pères, qui faisaient mettre sur la liste. La science et les bonnes moeurs sollicitaient seules auprès de lui. Il consultait là-dessus son confesseur, le chancelier de l'Eglise de Paris, et quelques religieux. On ne le vit jamais donner à un bénéficier un autre bénéfice, sans exiger de lui une résignation pure et simple de celui qu'il possédait.

Les traits que je viens de rapporter n'étaient pas les seules affaires qui occupaient le roi pendant la paix qu'il avait procurée à ses sujets: il s'appliqua plus que jamais à régler le dedans de son royaume; il alla en Artois, en Champagne, et laissa partout des marques de sa justice et de sa libéralité. Plusieurs commissaires dans le même temps parcouraient en son nom ses provinces les plus éloignées, pour réparer les torts que les particuliers avaient soufferts depuis son avènement à la couronne. Ils avaient même ordre de remonter jusqu'au règne de Philippe-Auguste. On voyait par toute la France des bureaux établis pour l'examen de ces restitutions, et les sénéchaux ou baillis étaient chargés d'exécuter avec célérité ce qu'on y avait décidé; mais, comme souvent on ne trouvait ni les enfans, ni les héritiers de ceux qui avaient été injustement dépouillés, les commissaires étaient embarrassés sur ce qu'ils devaient faire. Louis, dans cette incertitude, se crut obligé d'avoir recours au pape, pour obtenir la permission de distribuer aux pauvres la valeur du bien mal acquis; ce qui lui fut accordé par un bref du pape Alexandre IV, qui, rempli des éloges du saint monarque, fait assez voir combien sa vertu était universellement reconnue[1].

[Note 1: Ducange, Observations sur Joinville, p. 117 et 118.]

Ce que ses lieutenans exécutaient au loin par ses ordres, il le faisait exécuter lui-même dans les lieux où il se trouvait. La facilité de l'aborder, jointe à la certitude d'obtenir une prompte justice, lui donna plusieurs fois occasion d'exercer cette première et la plus noble des fonctions de la royauté. Il avait toujours auprès de lui un certain nombre de personnes en qui il avait confiance, entr'autres le sire de Nesle, le comte de Soissons, le sire de Joinville, Pierre de Fontaine et Geoffroy de Villette, bailli de Tours[1]. Ces bons seigneurs, dès qu'ils avaient ouï la messe, allaient chaque jour entendre le plaids de la porte, ce qu'on a depuis appelé les requêtes du palais, et jugeaient sur-le-champ toutes les petites affaires. Quand les parties n'étaient pas contentes, le monarque en prenait connaissance lui-même et décidait. «Souvent j'ai vu, dit Joinville, que le bon saint, après la messe, alloit se promener au bois de Vincennes, s'asseyoit au pied d'un chêne; nous faisoit prendre place auprès de lui, et donnoit audience à tous ceux qui avaient à lui parler, sans qu'aucun huissier ou garde empêchât de l'approcher[2].» On le vit aussi plusieurs fois venir au jardin de Paris, vêtu d'une cotte de camelot, avec un surcot de tiretaine sans manches, et par-dessus un manteau de taffetas noir: là il faisait étendre des tapis pour s'asseoir avec ses conseillers, et dépêchait son peuple diligemment. Deux fois par semaine il donnait audience dans sa chambre; et, peu content d'expédier les parties, il les renvoyait souvent avec des instructions importantes. Une femme de qualité, vieille et fort parée, lui demanda un entretien secret; il la fit entrer dans son cabinet, où il n'y avait que son confesseur, et l'écouta aussi long-temps qu'elle voulut. «Madame, lui dit-il, j'aurai soin de votre affaire, si de vôtre côté vous voulez avoir soin de votre salut. On dit que vous avez été belle: ce temps n'est plus, vous le savez. La beauté du corps passe comme la fleur des champs; on a beau faire, on ne la rappelle point: il faut songer à la beauté de l'ame, qui ne finira point.» Ce discours fit impression. La dame s'habilla plus modestement dans la suite, et fit pénitence du temps qu'elle avait perdu en de vains ajustemens.

[Note 1: Joinville, p. 12.]

[Note 2: Ibid., p. 13.]

On était toujours sûr du succès, même dans les affaires où le roi avait intérêt, lorsque la demande était juste et fondée. Si l'équité ne parlait point en sa faveur, il était le premier à se condamner. Quand son droit paraissait certain, il savait le maintenir; mais dans le doute il aimait mieux tout sacrifier, que de courir risque de blesser la justice. Louis VII, en fondant les religieux de Grammont, leur avait donné un bois dans le voisinage de leur monastère. Philippe-Auguste le trouva à sa bienséance, et ne fit point difficulté de se l'approprier. Le saint roi, instruit de l'usurpation, ordonna de le restituer: ce qui fut exécuté promptement. Un chevalier, nommé Raoul de Meulan, réclamait quelques droits sur des terres situées aux environs d'Evreux: cette prétention était même tout son bien; mais elle ne se trouvait appuyée d'aucune preuve suffisante. La noblesse et la pauvreté du gentilhomme y suppléèrent: Louis lui assigna une rente de six cents livres sur d'autres biens en Normandie.