Arnaud de Trie redemandait le comté de Dammartin, que le roi retenait depuis la mort de la comtesse Mathilde, quoiqu'il eût promis solennellement de ne point s'opposer à ce qu'il retournât aux héritiers légitimes de la comtesse. On lui produisait des lettres-patentes à ce sujet; précaution qu'on avait cru devoir prendre, parce que cette terre ayant été confisquée pour félonie sur Renaud, comte de Boulogne, ensuite rendue à sa fille, en considération de son mariage avec Philippe de France, Renaud craignit que cette grace ne s'étendît pas jusque sur les enfans d'Alix, soeur du rebelle. Mais le roi ni personne de sa cour ne se souvenait de ces lettres: les sceaux en étaient brisés et rompus; il ne restait de la figure du monarque que le bas des jambes; tout son conseil fut d'avis qu'on ne devait y avoir aucun égard. La délicatesse de sa conscience ne lui permit pas de s'en tenir là. Il appelle Jean Sarrasin, son chambellan, et lui ordonne de lui apporter des vieux sceaux, pour les confronter avec les restes de celui qu'on lui représentait. On en trouva de parfaitement semblables. «Voilà, dit-il à ses ministres, le sceau dont je me servois avant mon voyage d'outre-mer; ainsi, je n'oserois, selon Dieu et raison, retenir la terre de Dammartin.» En même temps il fait venir Renaud: «Beau sire, lui dit-il, je vous rends le comté que vous demandez.»

Rien n'était plus admirable que l'ordre qu'il avait mis dans sa maison. On y comptait, comme aujourd'hui, un nombre considérable d'officiers, chambellans, pannetiers, échansons et autres dont on peut voir les noms et les gages, dans une ordonnance rapportée par Ducange; mais, quoique fort grande, elle était mieux réglée que celle d'un particulier. On n'aurait osé s'y attribuer ces profits criminels qui blessent l'honneur et souillent la conscience. Chacun, content de ce qui lui revenait légitimement, ne s'occupait qu'à remplir fidèlement ses devoirs: la crainte de déplaire à un maître, qui de temps en temps descendait dans les plus petits détails, les obligeait d'être attentifs à leurs actions. Non qu'on pût l'accuser d'une sordide épargne: «Il faisait, dit Joinville[1], une grande et large dépense, telle en un mot qu'il appartient à un si grand roi. Lorsqu'il tenoit les parlemens ou états, tous les seigneurs, chevaliers et autres, étoient servis à la cour plus splendidement que jamais n'avoient fait ses prédécesseurs; car il étoit fort libéral.» Mais, dans la nécessité où il se trouvait par état de représenter, il ne s'en croyait pas moins obligé à une prudente économie, pour ne point fouler ses sujets, qui veulent bien se gêner pour contribuer à la magnificence du prince, mais qui souffrent toujours très-impatiemment que le tribut de leur amour devienne la proie d'une foule de domestiques avides.

[Note 1: Joinville, p. 224.]

Mariage de Louis, fils aîné du roi.

Ces divers soins ne l'occupaient pas tellement, qu'il ne réservât la plus grande partie de son attention pour les intérêts légitimes de son état et de sa famille. C'est ce qui lui fit rechercher pour Louis, son fils aîné, Bérengère, fille d'Alphonse X, et présomptive héritière du royaume de Castille. On sait les justes prétentions de Louis VIII sur cette couronne, dont il avait épousé l'héritière Blanche de Castille, mère de saint Louis. Des circonstances particulières avaient empêché cette princesse de profiter de l'heureuse disposition des Castillans à son égard. On prétend que le saint roi, son fils, ne prit le même parti que par déférence pour la reine Blanche, sa mère.

Quoi qu'il en soit, cette nouvelle alliance, en réunissant tous ses droits, faisait cesser tous les sujets de guerre. Louis envoya donc des ambassadeurs pour en faire la proposition: elle fut acceptée avec la plus sensible joie. Aussitôt le prince Sanche, oncle de la princesse, le grand chambellan de Castille, et plusieurs des principaux seigneurs de l'état partirent pour la France, munis de tous les pouvoirs pour conclure une si belle union. On assura la couronne de Castille à Bérengère et à ses enfans, s'il arrivait que le roi son père mourût sans enfans mâles. On prit même des précautions pour l'empêcher de rien aliéner au préjudice de sa fille.

Louis, de son côté, promit à l'infante cinq mille livres pour son douaire, qui fut assigné sur le Valois, Senlis et Beaumont; mais le temps n'était pas encore arrivé où le sceptre castillan devait passer dans la maison de France. Il était réservé à un des plus illustres descendans du saint roi, de l'affermir dans la main d'un de ses petits-fils. On avait remis la célébration de ce mariage jusqu'à la seizième année du jeune prince; il n'eut pas le bonheur d'atteindre cet âge.

Pieuses fondations de Louis.

Cependant on vit alors redoubler la ferveur du roi, sa piété et son exactitude dans les pratiques de dévotion et de mortification. On le vit pourvoir avec la plus grande attention au soulagement des peuples, en révoquant ou diminuant les impôts, que la nécessité des temps avait introduits; à l'honneur des demoiselles, en mariant de ses propres deniers celles dont la pauvreté pouvait exposer la vertu; enfin, à l'entretien des pauvres communautés religieuses, en leur faisant distribuer des aumônes dont le détail serait infini.

Les Mathurins de Fontainebleau, les Jacobins, les Cordeliers et les Carmes de Paris, le reconnaissent pour leur fondateur; honneur qu'ils partagent avec les abbayes de Royaumont, de Long-Champ, de Lis et de Maubuisson, qu'il bâtit et dota avec une magnificence vraiment royale. Le château de Vauvert, habitation des Chartreux de Paris, est encore l'ouvrage de sa libéralité, ainsi qu'une grande partie des biens de cette maison.