C'est à cette pieuse profusion, que tant d'abbayes, de monastères et de maisons de piété, doivent leurs établissemens et leurs revenus. Mais sa générosité s'étendait surtout aux hôpitaux; fondations d'autant plus dignes d'un grand roi, que, malgré tous ses soins pour occuper ses sujets et leur procurer l'abondance, les différens accidens de la vie ne font toujours que trop de malheureux. L'Hôtel-Dieu de Paris existait depuis long-temps; cependant, comme la ville était fort augmentée depuis les conquêtes de Philippe-Auguste, les anciennes salles ne suffisaient pas pour loger commodément les malades; Louis en fit bâtir de nouvelles, et augmenta considérablement les revenus de la maison. Pontoise, Compiègne et Vernon, lui doivent aussi ces hospices, où les pauvres et les malades trouvent un asile dans leur misère et des remèdes à leurs maux. Ce fut encore dans ce même esprit, qu'il fonda ce fameux hôpital pour les aveugles, dit depuis les Quinze-Vingts, parce qu'on les a réduits à ce nombre de trois cents, au lieu de trois cent cinquante qu'ils étaient alors. On a voulu faire croire que cette fondation était pour des gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient crevé les yeux, et que saint Louis avait ramenés de la Terre-Sainte; mais c'est une fausse tradition dont il n'est fait aucune mention dans les histoires de son temps. Il suffisait d'être malheureux pour exciter la compassion et mériter les bienfaits de ce généreux prince. Les commissaires qu'il avait envoyés dans les provinces, avaient aussi ordre de dresser un rôle des pauvres laboureurs de chaque paroisse, qui ne pouvaient plus travailler à cause de leur vieillesse, et le saint monarque se chargeait de veiller à leur subsistance. Ses ministres se plaignaient souvent qu'il faisait de trop grandes charités; il les laissa murmurer sans vouloir rien changer à sa manière d'agir. «Il est quelquefois nécessaire, disait-il, que les rois excèdent un peu dans la dépense; et s'il y a de l'excès, j'aime mieux que ce soit en aumônes, qu'en choses superflues et mondaines.»
Ce fut dans le même temps que le saint roi, par son autorité et par celle du pape Alexandre IV, travailla à terminer un différend qui s'était élevé durant son séjour en Palestine, dans l'université de Paris, et qui avait causé de grands scandales.
Il avait pris naissance de la jalousie qui se mit entre les docteurs séculiers et les docteurs de l'ordre de Saint-Dominique, contre lesquels Guillaume de Saint-Amour, théologien fameux en l'université, publia un ouvrage intitulé: Des Périls des derniers temps. Les religieux de saint François se joignirent aux Dominicains. Saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, général des Cordeliers, qui florissaient dans la même université, entreprirent la défense des religieux par des écrits que l'un et l'autre publièrent. Ce procès fut porté à Rome, et les deux parties furent entendues. Le livre du docteur Saint-Amour fut condamné, et les docteurs des deux ordres furent rétablis en l'université dont ils avaient été exclus. Saint Louis, par ses insinuations et son autorité, apaisa toutes les dissensions, et rendit la paix à l'université.
Ce pieux roi avait beaucoup de considération pour ces deux ordres, qui étaient les plus savans d'entre le clergé, si cependant on peut appeler savans des hommes, dont toute la science consistait dans une scolastique très-imparfaite. Les Jacobins surtout étaient dans sa plus grande familiarité; mais ce qui fait voir combien ils manquaient de jugement, et combien peu ils étaient instruits de cette prudence sage et éclairée, si nécessaire à ceux qui veulent conduire les autres (car ils étaient les seuls qui fussent appelés aux conseils des princes, et choisis pour leurs confesseurs), c'est qu'ils avaient persuadé au roi de quitter sa couronne pour prendre l'état monastique. Ils ne faisaient pas attention qu'ils auraient privé le royaume d'un prince qui était le plus sage de tous les rois, et faisait le bonheur de ses peuples, et qu'ils auraient livré l'état à la discrétion d'une reine sans expérience, et d'un roi qui n'avait pas encore douze ans.
Un jour qu'il s'entretenait avec eux du bonheur qu'avait eu Marie de porter le fils de Dieu dans ses chastes flancs: «Sire, lui dit un de ces religieux, plus hardi que les autres, ne voudriez-vous pas en tenir autant que la sainte Vierge en a renfermé dans son sein? Oui, sans doute, répondit le monarque. Vous savez, seigneur, reprit le bon religieux, ce qui est dit dans l'Evangile: Si quelqu'un quitte son père ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfans ou ses biens, pour l'amour de moi, il recevra le centuple et possédera la vie éternelle. Osez, sire, osez aspirer à ce dernier période de la perfection. Vous avez des héritiers capables de bien gouverner votre royaume; votre bonheur jusqu'ici est d'avoir beaucoup souffert pour Dieu; on vous a vu vingt fois exposer votre vie pour la gloire de son nom; il ne vous reste plus qu'à tout quitter pour prendre la croix, c'est-à-dire, notre habit. Ainsi, de grade en grade, vous parviendrez au sacerdoce, et vous mériterez de recevoir Jésus-Christ dans vos mains.»
Le roi, frappé de ce discours, demeura quelque temps comme enseveli dans une profonde rêverie; il réfléchissait sur les dangers du monde et la grandeur des devoirs de la royauté, sur les douceurs inestimables qu'on goûte dans la retraite. «Si ce que j'entends est vrai, dit-il, comme je le crois d'esprit et de coeur, je suivrai votre conseil; mais je ne puis rien que du consentement de la reine: sa vertu et mes engagemens vis-à-vis d'elle, ne me permettent pas de rien décider sans sa participation.»
Aussitôt il retourne au palais, se rend à l'appartement de la reine, lui ouvre son coeur sur la résolution où il est de lui remettre et à ses enfans la couronne de France, lui représente qu'étant religieux et prêtre, il ne cessera de prier le Seigneur pour eux et pour la prospérité de l'état, la conjure enfin, par tout ce qu'il y a de plus sacré, de ne point s'opposer à l'accomplissement d'un dessein inspiré du Ciel.
Marguerite, frappée comme d'un coup de tonnerre, ne répondit rien; mais ayant fait venir ses enfans, elle leur demanda, en présence du comte d'Anjou, leur oncle, qu'elle avait aussi mandé, s'ils aimaient mieux être appelés fils de prêtre que fils de roi. Les princes, ne concevant rien à ce discours, elle ne les laissa pas longtemps dans cet embarras. Apprenez, leur dit-elle, que les Jacobins ont tellement fasciné l'esprit du roi votre père, qu'il veut abdiquer la royauté pour se faire prêcheur et prêtre. Le comte d'Anjou, à cette nouvelle, entra en fureur, s'emporta jusqu'à l'insolence contre son frère, menaça les séducteurs des plus terribles châtimens, et envoya de suite dans sa province d'Anjou faire défense de les laisser prêcher, et même de leur distribuer aucune aumône.
Louis, fils aîné du monarque, ne fut pas plus maître de son ressentiment; il se répandit en discours si outrageans contre les frères prêcheurs, que le roi, pour le faire taire, lui donna un soufflet. «Seigneur, s'écria le jeune prince avec feu, je n'oublierai jamais le respect que je vous dois; il n'y a en effet que mon père et mon roi qui puisse me frapper impunément; mais si le Ciel m'élève un jour sur le trône, j'en jure par monseigneur saint Denis, notre patron, je ferai chasser tous ces prêcheurs du royaume.»
Le bon roi, étonné de tant de contradictions, craignit que son inclination pour la retraite ne fût moins une inspiration du Ciel, qu'un goût trop décidé pour le repos; il connaissait la tendresse de la reine, la fierté du prince son successeur, les violences du comte d'Anjou, l'attachement de ses sujets. Il ne jugea pas que Dieu voulût un sacrifice auquel tout semblait s'opposer, l'honneur de sa maison et le bonheur de ses peuples.