[Note: Trésor des Chartres, registre côté 55.]

Quelque austère qu'il fût pour lui-même, jusqu'a s'interdire presque tous les divertissemens, sa vertu ne fut jamais une vertu chagrine. Il était extrêmement humain et fort agréable dans la conversation. Sa taille médiocre ne lui donnait pas un air fort majestueux, mais ses seules manières le faisaient aimer de ceux qui l'approchaient. Il était naturellement bienfaisant, et sa libéralité parut surtout dans les guerres d'outre-mer, envers plusieurs seigneurs et gentilshommes qui avaient perdu tous leurs équipages, et à qui il donna de quoi les rétablir.

Sa douceur naturelle, sa modestie dans ses habits et dans ses équipages, surtout depuis qu'il eut pris la croix, l'humilité chrétienne en laquelle il s'exerçait plus qu'en aucune autre vertu, et qu'il pratiquait surtout envers les pauvres, en les servant souvent à table, en leur lavant les pieds, en les visitant dans les hôpitaux; toutes ces vertus qui, lorsqu'elles sont accompagnées de certains défauts, attirent quelquefois du mépris aux grands qui les pratiquent, ne firent jamais de tort à son autorité, et il est marqué expressément dans son histoire, que, depuis son retour de la Terre-Sainte, on ne vit jamais en France plus de soumission pour le souverain, et qu'elle continua durant tout le reste de son règne.

Selon le témoignage du sire de Joinville[1], ce prince était le plus sage et la meilleure tête de son conseil. Dans les affaires subites, il prenait aisément et prudemment son parti. Il s'était acquis une si grande réputation de droiture, que les autres princes lui mettaient souvent leurs intérêts entre les mains dans les différends qu'ils avaient ensemble, et souscrivaient à ses decisions. Jamais on ne le vit s'emporter, ni dire une parole capable de choquer personne. Tout guerrier qu'il était, il ne fit jamais la guerre quand il put faire ou entretenir la paix sans porter un préjudice notable à son royaume. Il ne tint qu'à lui de profiter des brouilleries de l'Angleterre, pour enlever à cette couronne tout ce qu'elle possédait en France. Ceux qui envisageaient les choses dans des vues purement politiques, l'en blâmèrent; mais son unique règle était sa conscience. Il contribua au contraire de tout son pouvoir à réunir Henri III, roi d'Angleterre, avec ses sujets; et ce prince avait coutume, pour cette raison, de l'appeler son père. Il n'y a qu'à se rappeler toute la suite de son histoire pour être persuadé qu'il était non-seulement le prince le plus vaillant de son temps, mais encore qui entendait le mieux la guerre: car, quoique ses deux croisades lui aient mal réussi, il est certain que, dans toutes les actions particulières qui s'y passèrent, il battit toujours ses ennemis, quoique supérieurs en troupes; et il combattit avec le même succès, malgré un pareil désavantage, à la bataille de Taillebourg. Mais, après tout, entre tant de belles qualités qui rendent ce prince recommandable, la piété fut dominante. Il en était redevable, après Dieu, à l'éducation sage et chrétienne que lui donna la reine Blanche, sa mère. Toute la conduite de sa vie fut animée par cet esprit de piété: une infinité d'hôpitaux, d'églises, de monastères, furent fondés ou rétablis par ses libéralités. Le détail que Geoffroy de Beaulieu, religieux dominicain, son confesseur, fait des pénitences, des sentimens et des bonnes oeuvres de ce saint prince, l'idée qu'on avait de lui, comme d'un saint pendant sa vie, sa canonisation, fondée sur la voix du peuple et sur plusieurs miracles bien attestés, faits après sa mort, montrent en effet qu'il était encore plus distingué par sa sainteté que par ses autres grandes qualités.

[Note 1: Mémoires de Joinville, p. 119.]

Cependant la violence de la maladie augmentait. Louis, après avoir donné au princé son fils les belles instructions que nous avons rapportées, sentant que les forces commençaient à lui manquer, demanda l'extrême-onction; et, pendant toute la cérémonie, il répondit à toutes les prières de l'Eglise, avec une ferveur qui faisait verser des larmes à tous les assistans. Ensuite il demanda le saint viatique, que, malgré sa faiblesse, il réçut à genoux aux pieds de son lit, avec les sentimens de la plus vive foi.

Depuis ce moment, il ne fut plus occupé que des choses de Dieu. On l'entendait tantôt former les souhaits les plus ardens pour la conversion des infidèles, tantôt réclamer la protection des Saints auxquels il avait plus de dévotion. Quand il se sentit près de sa fin, il se fit étendre sur un lit de cendres, où, les bras croisés sur la poitrine, les yeux au ciel, il expira sur les trois heures après midi, le vingt-cinquième jour d'août, en prononçant distinctement ces belles paroles du Psalmiste: Seigneur, j'entrerai dans votre maison, je vous adorerai dans votre saint temple, et je glorifierai votre nom.

Ainsi mourut, dans la cinquante-sixième année de son âge, et la quarante-quatrième de son règne, Louis neuvième du nom. «Le meilleur des rois, dit Joinville, qui si saintement a vécu et fait tant de beaux faits envers Dieu, le prince le plus saint et le plus juste qui ait porté la couronne, dont la foi étoit si grande qu'on auroit pensé qu'il voyoit plutôt les mystères divins qu'il ne les croyoit, le modèle enfin le plus accompli que l'histoire fournisse aux souverains qui veulent régner selon Dieu et pour le bieu de leurs sujets.» On a dit de lui, et c'est le comble de son éloge, qu'il eut tout ensemble les sentimens d'un vrai gentilhomme, la piété du plus humble des chrétiens, les qualités d'un grand roi, les vertus d'un grand saint; j'ajouterai, et toutes les lumières du plus sage législateur.

La mort de Louis répandit la consternation dans l'armée chrétienne. Les soldats le pieuraient comme un tendre père; la noblesse, comme un digne chef; les gens de bien, comme le gardien et le soutien des lois; les évêques, comme le protecteur et le défenseur de la religion; tous les Français en général, comme le plus grand roi qui eût régné sur la nation. On admirait les secrets de cette Providence impénetrable, qui avait voulu le sanctifier dans ses souffrances: tous s'entretenaient des grandes qualités et des vertus du saint monarque. On le voyait, dans sa tente, étendu sur la cendre: sa bouche était encore vermeille, son teint frais; on eût dit qu'il ne faisait que sommeiller.

Il venait d'expirer, lorsqu'on entendit les trompettes des croisés siciliens. Charles arrivait avec de belles troupes et toutes sortes de rafraîchissemens. Surpris que personne ne vienne au-devant de lui, il soupçonne quelque malheur. Il descend à terre, laissant son armée sous la conduite de ses lieutenans; il monte à cheval, pousse à toute bride vers le camp, et ayant mis pied a terre à la vue du pavillon royal, il y entre avec une inquiétude que tout ce qu'il voit ne fait que redoubler. Quel spectacle que celui qui s'offre à ses yeux! Il en est saisi; ce coeur si fier, si hautain, se livre à tous les transports de la plus vive douleur. Il se prosterne aux pieds de son saint frère, et les baise en versant un torrent de larmes.