Après lui avoir donné ces dernières marques de son amitié, il s'occupe à lui faire rendre les derniers devoirs. On ignorait alors l'art d'embaumer les corps. On fit bouillir celui du saint roi dans du vin et de l'eau, avec des herbes aromatiques. Charles, par ses instantes prières, obtint du roi, son neveu, la chair et les entrailles de Louis, qu'il envoya à l'abbaye de Montréal près de Palerme, lieu que ces précieuses reliques ont rendu si fameux dans la suite, par les mircles sans nombre qu'elles ont opérés. Le coeur et les os furent mis dans un cercueil, pour être transportés à l'abbaye de St-Denis, où le pieux monarque avait choisi sa sépulture. Déjà Geoffroy de Beaulieu, son confesseur, chargé de les conduire en France avec quelques seigneurs de la première qualité, se préparait à mettre à la voile, lorsque toute l'armée s'y opposa, protestant qu'elle ne consentirait jamais à se voir privée d'un trésor, dont la possession était le salut commun. Philippe, encore plus rempli de confiance aux mérités du feu roi son père, se rendit avec plaisir aux voeux de ses sujets. Beaulieu partit avec Guillaume de Chartres, dominicain, et Jean de Mons, cordelier d'une grande piété, tous trois fort chers au feu roi; mais sans autres ordres de la part du nouveau souverain, que de rendre diverses lettres aux régens, pour les confirmer dans leur autorité, et les exhorter à maintenir la paix et la justice dans le royaume; aux évêques, pour leur recommander de faire prier Dieu pour son illustre père; aux commissaires préposés à la collation des bénéfices en régale, pour leur enjoindre de se conformer aux instructions de son prédécesseur; à tous ses sujets en général, pour leur ordonner d'obéir à ses lieutenans, et de leur prêter serment de fidélité pour lui et pour ses successeurs.

Après qu'on eut rendu les honneurs funèbres au corps du saint prince, on rendit les honneurs de roi à Philippe son successeur, qui était alors dans sa vingt-sixième année. Il reçut, avec la plus grande solennité les hommages de ses vassaux. Le comte Alphonse, comme l'aîné de ses oncles, les rendit le premier, tant pour les comtés de Poitiers et d'Auvergne, que pour celui de Toulouse, qu'il possédait du chef de sa femme. Le roi de Sicile le rendit ensuite pour le Maine et l'Anjou; le roi de Navarre pour la Champagne. Les comtes d'Artois, de Dreux, de Bretagne, de Saint-Paul, les évêques et tous les barons français qui se trouvaient à l'armée, en firent autant pour ceux qu'ils tenaient du monarque.

On délibéra cependant sur la conduite à tenir pour poursuivre l'entreprise projetée par le feu roi. Les Sarrasins, encouragés par la nouvelle de sa mort, fortifiés d'ailleurs par les troupes de plusieurs souverains, se flattaient de détruire les Français. C'étaient tous les jours de nouvelles escarmouches, où les barbares, quoique supérieurs en nombre, étaient ordinairement battus. Ils venaient au combat avec assez de fierté, et obscurcissaient l'air d'une nuée de flèches; mais dès qu'ils trouvaient quelque résistance, ils prenaient la fuite et se sauvaient aisément par la vitesse de leurs chevaux. L'abondance était dans leur camp, où sans cesse on voyait arriver toutes sortes de munitions, par une espèce de lac qui facilitait la communication de leur armée avec la ville de Tunis. Le roi de Sicile, qui commandait en l'absence de son neveu, qu'une fièvre violente avait repris, forma le dessein de se rendre maître de cet étang. Il commanda aux mariniers d'y transporter tout ce qu'on pourrait rassembler de barques, et les troupes eurent ordre d'être sous les armes avant le lever du soleil. Les infidèles en eurent avis, sortirent de leurs retranchemens, et vinrent présenter la bataille avec des cris épouvantables. On fut obligé d'en venir aux mains avant que tout fut disposé pour le combat. Quelques aventuriers ayant à leur tête Hugues et Guy de Beaucey, deux braves chevaliers, partirent sans attendre l'ordre du comte de Soissons, qui commandait le corps de troupes dont ils faisaient partie, et allèrent attaquer les escadrons ennemis. Tout plia sous leurs efforts et prit la fuite. L'ardeur qui les emportait ne leur permit pas de penser à leur retour: ils s'abandonnèrent à la poursuite des fuyards, et lorsqu'ils furent assez éloignés pour ne pouvoir être secourus, les Sarrasins se rallièrent, les enveloppèrent et les taillèrent en pièces, après qu'ils eurent vendu chèrement leurs vies.

Le roi de Sicile arrive sur ces entrefaites, suivi du comte d'Artois, avec un corps de troupes. Ils attaquent les Sarrasins avec cette impétuosité si naturelle aux Français, les renversent et les poussent avec tant d'ardeur, qu'ils les mettent en fuite. Les uns se retirent en désordre vers les montagnes, où les vainqueurs, aveuglés par la poussière qu'on élevait avec des machines, ne peuvent les poursuivre. Les autres fuient avec précipitation vers le lac, espérant se sauver sur un grand nombre de bâtimens qu'ils y avaient laissés; mais leurs mariniers, que la peur avait saisis, s'étaient eux-mêmes sauvés à l'autre bord. Les fuyards furent tous tués ou noyés: on fait monter la perte des barbares à cinq mille hommes, non compris les prisonniers.

Quelques jours se passèrent sans aucune action considérable. Il paraît même que le roi de Sicile, quoique vainqueur, n'avait pu se rendre maître du lac, le seul poste qui pût faciliter les approches de Tunis.

Bientôt les Sarrasins reparurent en si grand nombre, qu'ils crurent inspirer de la terreur aux croisés; ils se trompèrent: le roi, qui se trouvait en état de combattre, fit sortir ses troupes du camp, résolu de livrer bataille. C'était ce que les Français souhaitaient le plus ardemment: pleins de mépris pour des ennemis qui n'avaient jamais osé tenir devant eux, ils s'avancèrent avec cet air fier qu'inspire le sentiment de la supériorité du courage; mais le dessein des barbares n'était que de harceler leurs ennemis, et, s'il se pouvait, de les épouvanter par leur multitude et par d'horribles hurlemens: ils se retirèrent en bon ordre, et presque sans combat. Comme on ne voulait rien hasarder, on ne les poursuivit pas. Le roi de Sicile, désespéré de ne pouvoir réussir, imagine un stratagème qu'il communique au jeune roi de France.

Il part à la tête de sa cavalerie et de ses meilleures troupes, charge le corps des infidèles le plus proche, et prend aussitôt la fuite avec une vitesse qui marque la plus vive frayeur. Les Maures donnèrent imprudemment dans le piége, et tombèrent sur le prince sicilien, qui se battit quelque temps en retraité, jusqu'à ce qu'il les eût amenés dans un lieu d'où le reste de l'armée française pût leur couper leur retour. Alors Charles tourne bride, et fond sur eux avec beaucoup de courage. Philippe, en même temps, attaque vigoureusement ce corps séparé, et l'enferme de toutes parts. Le massacre fut grand; il en demeura trois mille sur la place; le reste fut pris ou périt malheureusement, les uns noyés dans les eaux de la mer, où ils se précipitèrent pour échapper à l'épée des vainqueurs; les autres, dans des fosses profondes, qu'ils avaient creusées, soit pour trouver des puits, soit pour y faire tomber les chrétiens, dans l'ardeur de la poursuite.

Tous ces combats, quoique favorables aux chrétiens, ne décidaient rien. Il fallait être maître du lac pour marcher à Tunis: le dessein fut donc formé de s'en emparer. On fit faire des galères plus fortes et plus légères que celles que l'on avait: on les remplit d'arbalétriers. Bientôt on remporta de grands avantages sur les infidèles, dont plusieurs vaisseaux furent pris ou coulés à fond. Un ingénieur du roi travaillait en même temps à la construction d'un château de bois qu'on devait placer sur le bord du golfe, pour écarter avec des pierres les barques ennemies. Déjà l'ouvrage avançait, lorsque les Sarrasins, ayant reçu de nouveaux secours, quittèrent encore une fois leurs retranchemens, et s'avancèrent en ordre de bataille, faisant retentir l'air de cris affreux, et d'un bruit effroyable de mille instrumens militaires. L'armée chrétienne crut qu'ils voulaient enfin en venir à une bataille décisive. On laissa le comte d'Alençon, avec les Templiers, à la garde du camp et des malades: l'oriflamme fut déployée, et les rois de France, de Sicile et de Navarre, sortirent en armes, chacun à la tête de ses troupes: ils marchaient avec moins de bruit, mais aussi avec plus de hardiesse que les Sarrasins. Jamais on n'avait vu de plus belles dispositions pour le combat; cependant, ce fut plutôt une déroute qu'une bataille. Les barbares, repousses dès le premier choc, se renversent les uns sur les autres, jettent tous leurs armes, et cherchent leur salut dans une fuite précipitée. On les poursuivit jusqu'à leur camp, qu'ils abandonnèrent. Comme on craignait quelque embuscade, et qu'on voulait les empêcher de se rallier, Philippe fit défense aux soldats, sous les peines les plus sévères, de s'arrêter au pillage: il fut obéi. On poussa les fuyards jusqu'aux défilés des montagnes, où la prudence ne permettait pas de s'engager. Les vainqueurs revinrent ensuite sur leurs pas, pillèrent le camp, où ils trouvèrent des provisions immenses, égorgèrent, dans la première chaleur, et malades et blessés, emportèrent tout ce qui pouvait être à leur usage, et brûlèrent le reste.

Mais si les armes des croisés prospéraient, leur nombre diminuait chaque jour par les maladies qui continuaient de les désoler. Déjà elles commençaient à attaquer les troupes du roi de Sicile; elles n'épargnaient pas même les naturels du pays: toute la contrée était infectée de la contagion.

On dit que le roi de Tunis, pour se soustraire à ce poison, se tenait ordinairement dans des cavernes souterraines, où il croyait que le mauvais air ne pouvait pénétrer. L'horreur de sa situation, la nouvelle défaite de ses troupes, la crainte de se voir assiégé dans sa capitale, tout contribuait à ses alarmes: il envoya donc proposer la paix ou une trève.