J'ai fait l'arme tranchante, tu seras content du fil.

SIEGFRIED saisit le glaive.

Si l'acier n'en est dur et fort, qu'importe le fil! (Il éprouve l'arme avec la main)[413-A]. Heï! qu'est-ce que c'est que ce joujou-là? C'est ce clou frêle que tu nommes un glaive? (Il frappe contre l'enclume l'épée, qui vole en pièces: MIME recule terrifié)[413-1][413-B].Tiens, le voilà ton glaive, infâme maladroit; c'est sur ton crâne que j'aurais dû le briser!—Le hâbleur! me laisserai-je berner longtemps encore? Il ose me rebattre les oreilles: de Géants, de vigoureux combats, d'exploits hardis, d'armes fameuses; des armes, il m'en créera; des glaives, il m'en forgera; après quoi il me vante son art, comme s'il pouvait rien faire de propre: et, quand je prends en main ce qu'il a martelé, du premier coup je brise sa ferraille! Le pleutre! il a de la chance d'être, pour moi, trop piètre: je fracasserais, avec son forgeage, le forgeron, le vieux Alfe imbécile! A mon dépit, j'aurais alors une fin! (Il se jette, en fureur, sur un banc de pierre, à droite.)

MIME, qui s'est tenu, sans cesse, prudemment, à l'écart.

Tu grondes de nouveau comme un forcené: ton ingratitude, certes! est noire. Mauvais sujet! Pour peu que je ne lui réussisse pas, du premier coup, tout pour le mieux, il oublie aussitôt tout le bien que j'ai pu lui faire![415-A] Ne voudras-tu donc jamais te rappeler ce que je t'ai appris de la reconnaissance? Tu dois obéir, de bon gré, à celui qui toujours s'est montré bon pour toi. (SIEGFRIED se retourne avec humeur, le visage du côté du mur, présentant ainsi le dos à MIME.) Voilà ce qu'une fois de plus tu ne veux pas entendre!—Peut-être, du moins, voudras-tu manger? Voici du rôti qui descend de la broche; désires-tu goûter du bouillon? J'en ai préparé tout exprès pour toi. (Il offre les mets à SIEGFRIED, qui d'un geste, sans se retourner, fait tomber par terre marmite et rôti.)

SIEGFRIED

Mon rôti, je l'ai rôti moi-même; quant à ton brouet, soiffe-le seul!

MIME se feint affligé.

Tel est donc le loyer de l'amour! Tel, l'outrageux salaire de la sollicitude!—Nouveau-né, qui t'a élevé?[416-A] Vermisseau, qui t'a vêtu? Serpent, qui t'a réchauffé? qui t'a fait boire, et qui, manger? Qui a veillé sur toi comme sur sa propre peau?[416-1] Et, lorsque tu grandis, qui encore t'a soigné? Qui préparait ton lit, pour que tu dormisses mieux? Qui t'a fait des jouets, forgé ton cor sonore? Qui, pour te mettre en joie, s'épuisait avec joie? Qui, par de sages conseils, développait ta raison? Qui, par son clair savoir, instruisait ton esprit? Qui, tandis qu'à cœur-joie tu rôdes par la Forêt, qui reste ici peinant, s'exténuant pour toi? N'est-ce donc pas moi, pauvre vieux gnome? moi, qui pour toi seul me tourmente? moi, qui pour toi seul me consume? Et, pour tous ces soucis, mon unique récompense, c'est que ce brutal garçon me torture, et qu'il me hait! (Il éclate en sanglots.)