SIEGFRIED

Fuir la Forêt, courir le monde,[428-A] et ne jamais revenir ici. Je suis libre, et j'en suis bien aise: rien qui me retienne, rien qui m'entrave! Toi, d'abord, tu n'es pas mon père; c'est au lointain qu'est ma patrie; ton foyer n'est pas le mien, ton toit n'est pas mon toit. Joyeux comme le poisson qui nage, libre comme le pinson qui prend l'essor, je pars d'ici: là-bas, par delà la Forêt, pareil au vent qui la franchit, je pars là-bas,—pour ne jamais te revoir, toi, Mime! (Il s'engouffre dans la Forêt.)

MIME, éperdu d'angoisse.

Reste! Arrête! Où cours-tu? (De toutes ses forces, il crie du côté de la Forêt) Hé! Siegfried! Siegfried! Hé!—Le voilà rué par là!—Et moi!—A mon ancienne détresse s'en ajoute une nouvelle! j'en demeure stupide, absolument!—A présent, comment me tirer de là? Comment le retenir? Comment le conduire[428-1] à l'antre de Fafner?—Comment les rapprocher, comment, les tronçons de ce fer de malheur? Authentiques! nul fourneau dont le feu leur donne la chaude! Inflexibles! il n'est pas un gnome dont le marteau puisse en venir à bout; ni la haine du Nibelung, ni son envie, ni sa détresse, ni ses sueurs, rien, qui puisse me river Nothung; rien, qui m'en refasse un Glaive entier!—(Il s'affaisse, avec désespoir, sur un siège, derrière son enclume.)


Au seuil de la porte du fond arrive de la Forêt LE VOYAGEUR (WOTAN).—Couvert d'un long manteau bleu sombre, à la main une Lance en guise de bâton, il est coiffé d'un grand chapeau, dont le large bord, arrondi, pend sur l'un des yeux, qui lui manque.

LE VOYAGEUR[429-A]

Salut à toi, sage forgeron! A l'hôte, fatigué d'une longue route, accorde gracieusement une place à ton foyer![429-1]

MIME, de frayeur, a sursauté.