SIEGFRIED
Et toi, goûte mon Glaive, écœurant bavard! A l'envieuse haine, Nothung paye son dû: c'est bien pourquoi je l'aurai forgé (Ayant ramassé le cadavre de MIME, il le traîne vers l'antre, et l'y jette). Dans l'antre donc! que le Trésor soit ta couche; tu l'as visé d'une ruse tenace: jouis désormais de ses délices!—Je te donnerai même un bon veilleur, pour te préserver des voleurs (Il roule le cadavre du Dragon jusqu'à la gueule béante de l'antre, qu'il obstrue ainsi complètement). Toi aussi, reste là couché, sombre Dragon[480-1]! Partage, avec l'ennemi qui convoitait ta proie, la garde du brillant Trésor: c'est ainsi que vous aurez tous deux trouvé le repos! (Il revient, cette besogne faite, vers l'avant-scène.—Il est Midi). L'âpre poids m'a donné bien chaud!—Mon sang embrasé bondit et bouillonne; ma main brûle mon front.——Déjà le soleil est haut; l'azur est pur: et, dans l'azur, son œil darde à pic ses regards sur mon crâne.—A moi la délicieuse fraîcheur de mon Tilleul! (Il va de nouveau s'étendre à l'ombre du Tilleul.—Grand calme. Après un assez long silence:) Une fois encore, petit oiseau chéri, après une si odieuse, si longue interruption, j'écouterais avec joie ta voix: sur la branche, agréablement tu te balances; tes frères autour de toi, tes sœurs volettent, s'ébattent, gazouillants, gais et tendres!—Tandis que moi,—je suis si seul: de frère, de sœur, je n'en ai point; mon père a succombé, ma mère n'existe plus: ma mère! jamais ne l'a vue son fils!—Pour unique compagnon, je n'eus qu'un hideux gnome; entre nous nulle douceur, aucun amour possible; le traître, enfin, me tendit des pièges, et m'a réduit à le supprimer!—Eh bien, doux oiseau, réponds-moi: ne sais-tu pas pour moi quelque loyal ami? Où le trouver? Conseille-moi, veux-tu? Depuis si longtemps j'y aspire, et jamais je n'ai rencontré cela: mais toi, mon bien-aimé, tu le découvrirais mieux peut-être, toi, qui déjà m'as si bien conseillé! ô chante! j'espère en ton ramage. (Silence; puis):
LA VOIX DE L'OISEAU DE LA FORÊT
Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais gnome! Peut-être sais-je encore, pour lui, la plus divine de toutes les femmes. C'est sur un haut Rocher qu'elle dort, sur un Rocher qu'entoure la flamme: qu'il franchisse la fournaise, réveille la fiancée, Brünnhilde, alors, deviendrait sienne[481-1].
SIEGFRIED, se redresse d'un bond.
Suave ramage! Doux gazouillis! Espoir qui brûle et déchire l'âme! qui bouleverse et passionne mon cœur, en l'embrasant! Mon cœur, pourquoi bat-il si fort? Mes sens, pourquoi sont-ils troublés? Chante, apprends-le moi, doux ami!
L'OISEAU DE LA FORÊT
C'est d'Amour que je chante, joyeux dans la douleur; voluptueux et triste je module mon lied: qui languit d'un désir, celui-là seul comprend!
SIEGFRIED
O joie! joie! quelque chose me précipite d'ici, hors de la Forêt, droit au Roc!—Dis-moi, doux ramageur, encore: la fournaise, la traverserai-je? la fiancée, puis-je l'éveiller?