SIEGFRIED

Ha! flamme de délices! éclatante splendeur! Radieuse s'ouvre pour moi la route.—Dans le feu, me baigner! Dans le feu, trouver la fiancée! Hoho! Hoho! Haheï! Haheï! O joie! joie! Qu'à présent je m'appelle un compagnon, que je puisse aimer![495-A]

Il embouche son cor et, sonnant sa fanfare d'appel, se rue dans le feu.—La flamme déborde en vagues jusque sur l'avant-scène. On entend, proche d'abord, et bientôt plus lointaine, la sonnerie du cor de SIEGFRIED.—Les nuages de feu, continuellement, tourbillonnent d'arrière en avant: la sonnerie du cor de SIEGFRIED, retentissant de nouveau plus proche, indique qu'il s'élève vers la cime en contournant le rocher du fond.

A la fin la flamme commence à pâlir[496-1]; elle se résout comme en un voile subtil, diaphane, qui, s'éclaircissant à son tour, laisse voir, tout irradié du jour le plus splendide, l'éther serein d'un ciel d'azur.

La scène, que les nuages ont tout entière évacuée, représente le sommet d'une montagne rocheuse (comme au troisième acte de LA WALKÜRE): à gauche l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme une chambre naturelle; à droite, une forêt de grands sapins; à l'arrière-plan, la vue totalement libre.—A l'avant-scène, à l'ombre d'un sapin aux larges branches, est étendue BRÜNNHILDE en un profond sommeil: couverte de son long bouclier, armée de pied en cap d'armes étincelantes, avec la cotte de mailles, avec le casque en tête[497-1].

SIEGFRIED vient d'arriver au fond, près de la saillie qui borde le sommet de la roche (son cor avait, en dernier lieu, sonné de nouveau comme plus lointain, après quoi définitivement il s'était tu). Il regarde, d'un œil surpris, autour de soi.[497-A]

SIEGFRIED

Bienheureuse solitude, hauteurs ensoleillées! (Regardant vers la forêt de sapins.) Dans cette sombre forêt de sapins, qu'est-ce donc qui repose? qu'est-ce donc qui dort? Un cheval! dans un profond sommeil! (Il achève de gravir le Roc, et s'avance, d'un pas lent, plus loin; au moment où il aperçoit, à une certaine distance de soi encore, BRÜNNHILDE, il s'arrête, comme émerveillé.) Qu'est-ce qui rayonne là-bas devant moi?—Quelle étincelante parure d'acier! La flamme m'éblouit-elle encore? (Il s'approche davantage.) Les claires armes!—Si je les soulevais? (Il enlève le bouclier, et considère le visage de BRÜNNHILDE, qui lui demeure du reste caché, presque tout entier, par le casque.) Ha! sous les armes, un homme![498-1]—que sa vue me fait du bien!—Cette tête, cette tête sacrée, le heaume l'oppresse, peut-être? Lui retirer cette parure? Il serait mieux à son aise. (Avec précaution, il détache le casque, et l'enlève du front de l'endormie: une longue chevelure bouclée s'épanche.—SIEGFRIED se trouble.) Ah! qu'il est beau! (Il reste absorbé dans cette vue.) Chevelure! Vagues! Nuages! L'océan du ciel, le limpide océan du ciel, s'ourle d'éblouissants nuages: vagues! nuages qu'illumine l'image même du Soleil, l'éclatante image du riant Soleil! (Il guette son souffle.) Gonflée par son haleine, sa poitrine se soulève:—si j'ouvrais l'armure qui l'enserre? (Il essaye, avec la plus grande délicatesse, mais sans succès.) Viens, mon Glaive, viens, tranche le fer, toi! (Avec une tendre précaution, il coupe des deux côtés, le long de l'armure entière, les anneaux d'attache de la cuirasse; puis, il enlève la cuirasse même.—BRÜNNHILDE lui apparaît alors, toujours couchée, dans la grâce de son vêtement de femme. Il tressaille, surpris et troublé.) Ce n'est pas un homme![499-1]—Un brûlant enchantement fait palpiter mon cœur; un trouble ardent saisit ma vue: mon esprit vacille et tournoie!—Qui appeler à l'aide? Qui m'aiderait?—Ma mère! Ma mère! souviens-toi de moi! (Il se laisse tomber, défaillant, le front sur la gorge de BRÜNNHILDE.—Silence prolongé.—Ensuite il se relève, et soupire.) Comment la réveillerai-je, la vierge, pour qu'elle m'ouvre ses yeux?—M'ouvrir ses yeux? les regards dussent-ils m'en aveugler? L'oserais-je? en soutiendrais-je l'éclat?—Autour de moi, tout flotte, vacille et tourbillonne: un feu mortel consume mes sens: sur mon cœur pantelant, ma main tremble!—Qu'ai-je donc, lâche?—Est-ce donc cela, la Peur?—O mère! mère! ton vaillant enfant! Une femme est couchée, endormie:—c'est elle qui lui apprend la Peur!—La Peur! comment y mettrai-je fin? comment ressaisirai-je mon courage?—Afin de me réveiller moi-même, il me faut réveiller la vierge!—Sa lèvre en fleur frémit doucement vers moi: comme elle m'attire, et comme j'hésite!—Ah! le doux et suave parfum de ce souffle tiède! Réveille-toi! femme sacrée! Réveille-toi!—Elle ne m'entend point.—Eh bien, que j'aspire la vie à ses lèvres suaves,—dussé-je mourir!

Il la baise ardemment, longuement.—Puis, effrayé, il se relève:—BRÜNNHILDE a ouvert les yeux[500-1].—Elle regarde, avec étonnement. Tous deux demeurent absorbés, longtemps, en leur respective contemplation.

BRÜNNHILDE, lentement, solennellement, se redresse, et se met sur son séant.

Salut à toi, soleil! salut à toi, lumière! salut à toi, splendeur du jour! Long fut mon sommeil; j'en suis réveillée: quel est le Héros, qui m'a ressuscitée?[500-A]

SIEGFRIED, solennellement ému par son regard et sa voix.