SIEGFRIED

Tu le seras! sois-le donc aujourd'hui! Si mes bras t'enlacent, s'ils t'étreignent; si ma poitrine en feu palpite contre la tienne; si, les yeux dans les yeux, nos regards s'allument et flambent; si, les lèvres aux lèvres, nos souffles se dévorent: alors, alors, tu es à moi! Tu l'as toujours été, dis-tu? tu le seras toujours? Moi, c'est alors seulement que je cesserai de me dire, torturé: maintenant, Brünnhilde est-elle à moi? (Il l'a enlacée.)[508-1]

BRÜNNHILDE

A toi? si maintenant je suis à toi?—Ma paix divine se gonfle en vagues furieuses; ma chaste lumière, en flammes d'incendie; ma science céleste m'abandonne, chassée par les clameurs d'allégresse de l'Amour!—A toi? si maintenant je suis à toi?—O Siegfried! Siegfried! ne me vois-tu point? Comme mon regard te dévore, ne t'aveugle-t-il point? Mon bras, comme il t'étreint, n'es-tu point embrasé? Mon sang, comme tout mon sang roule par torrents vers toi, ce feu sauvage, ne le sens-tu point? Cette femme farouche, cette forcenée, ne te fait-elle point Peur, ô Siegfried, ne te fait elle point Peur, à présent?

SIEGFRIED

Ha!—maintenant que les torrents de notre sang roulent du feu; à présent que nos regards rayonnants s'entredévorent; à présent que nos bras ardemment s'étreignent,—me revient mon intrépide courage, et la Peur, ah! que jamais je n'appris,—la Peur, que toi m'auras à peine apprise: la Peur,—je crois bien, sot que je suis, l'avoir de nouveau oubliée déjà! (En prononçant les derniers mots, involontairement il lâche BRÜNNHILDE.)

BRÜNNHILDE, éclatant de rire, en des transports sauvage d'allégresse et d'amour.

O Héros enfant! O sublime enfant! Ingénu! Trésor inconscient des plus augustes des exploits! C'est en riant que je dois t'aimer; en riant, que je veux m'aveugler; en riant qu'avec toi je me perds,—en riant, que nous irons tous deux à notre ruine!—Passe donc, âge brillant du Walhall! Qu'en poussière s'écroule ton Burg orgueilleux! Adieu, resplendissante magnificence des Dieux! Finis en joie, Race éternelle! Déchirez, ô Nornes, le câble des Runes! Ombre du Crépuscule-des-Dieux, monte de l'abîme! Et toi, nuit de l'Anéantissement!—Pour moi c'est à cette heure Siegfried, l'étoile de Siegfried, qui rayonne: dès toujours, pour toujours, éternellement à moi; mon héritage, mon bien; tout et tous en un seul: éclatant Amour, riante mort!

SIEGFRIED, simultanément avec BRÜNNHILDE.

C'est en riant, ô bienheureuse, en riant que pour moi tu te réveilles: Brünnhilde vit! Brünnhilde rit!—Gloire au soleil, qui nous éclaire! Gloire au jour qui nous illumine! Salut à la Lumière, qui surgit des ténèbres! Salut au Monde, auquel s'éveille Brünnhilde! Elle veille! elle vit! à ma rencontre elle rit! Pour moi, resplendissante, brille l'étoile de Brünnhilde! Dès toujours, pour toujours, éternellement à moi; mon héritage, mon bien; toutes et tout en une seule: éclatant Amour, riante mort![510-A] (BRÜNNHILDE se jette dans les bras de SIEGFRIED[510-1].—Le rideau tombe).