Dors-tu, Hagen, mon fils?—Tu dors, et ne m'entends point, moi qu'ont trahi repos et sommeil?
HAGEN, à voix basse, sans bouger, si bien que, les yeux pourtant ouverts, il semble ne cesser point de dormir.
Je t'entends, Alfe malfaisant: qu'as-tu à dire à mon sommeil?
ALBERICH
Te rappeler quelle puissance doit être un jour la tienne, si ton courage est ce que me l'a fait ta mère.
HAGEN
Ma mère m'a donné du courage, mais je ne puis pas lui savoir gré d'avoir succombé à ta ruse: tôt-vieux, livide et blême[558-1], j'ai les Joyeux en haine, et jamais je ne me réjouis.
ALBERICH
Hagen, mon fils, aie les Joyeux en haine! si tu m'aimes comme tu dois m'aimer, moi, privé de joie, lourd de douleur! Tu es robuste, hardi et brave: ceux contre qui nous poursuivons cette lutte, notre lutte de ténèbres, déjà notre haine les met en détresse. Celui qui jadis m'arracha l'Anneau, Wotan, le farouche ravisseur, a été battu par sa propre race: il a perdu par le Wälsung toute autorité, tout pouvoir; comme la race tout entière des Dieux, il voit avec angoisse venir l'heure de sa fin. Ce n'est plus lui que je crains comme eux tous, il tombera!—Dors-tu, Hagen, mon fils?