WOTAN

Comment t'y prendras-tu, mon cher?

ALBERICH

Vous, les Dieux, qui vivez là-haut, frôlés par les caresses des brises, ivres de joie, pâmés d'amour! avec ma poigne d'Or, je vous subjuguerai tous! De même que j'ai maudit l'Amour, tout ce qui vit devra maudire l'Amour[283-1]: captivés, fascinés par l'Or, vous aurez le délire de l'Or. Bercez-vous sur les cimes, dans les murmures des brises, race d'éternels voluptueux: mais prenez garde à l'Alfe-Noir que vous méprisez! prenez garde!—Car vous, les mâles, ma toute-puissance vous asservira, tout d'abord; et vos femelles, dont la beauté dédaigna mes supplications, serviront, à défaut d'Amour, au Plaisir, aux luxures du gnome!—Hahahaha! vous m'entendez? prenez garde à mon noir troupeau[283-2], prenez bien garde, si, du fond des gouffres muets, l'Or du Nibelung s'élève à la lumière du Jour!

WOTAN, bondissant.

Péris, gnome scélérat!

ALBERICH

Quoi? qu'est-ce qu'il dit?

LOGE, s'est interposé.

Sois donc de sang-froid! (A ALBERICH) Qui donc ne serait saisi d'étonnement, s'il comprend l'œuvre d'Alberich? Qu'à ton admirable habileté viennent à réussir les projets par toi fondés sur le Trésor, il me faudra bien te proclamer le Plus-Puissant parmi les êtres: car la Lune même, les Astres même, jusqu'au resplendissant Soleil, que pourraient-ils faire d'autre, alors, que d'être dociles à tes ordres?—Il importe pourtant avant tout, suivant moi, que les amasseurs du Trésor, le troupeau des Nibelungen, t'obéissent sans envie ni haine. Tu possèdes, grâce à ta hardiesse, l'Anneau qui fait trembler ton peuple: mais si quelque voleur profitait de ton sommeil pour t'arracher l'Anneau par ruse, de quelle manière alors, avec toute ta sagesse, te garantirais-tu toi-même?