Au moment où Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui, ne vit qu'un doux visage pâle, encadré de mèches soyeuses de cheveux noirs et éclairé d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et presque tristes. Chose singulière! ce regard fit du bien à Sabadil. Il était si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit soulagé et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se dessinait au-dessus de sa tête. Et elle, celle qui venait de produire cette métamorphose, elle devint encore plus pâle, oh! infiniment pâle; mais elle ne se détourna pas. Son regard demeura attaché à celui de Sabadil, rayonnant et comme en extase.

« Nimfodora, essuie-moi les pieds », ordonna la Mère de Dieu d'un ton affable.

La fille pâle se courba humblement à terre et enveloppa d'un linge blanc les pieds de Mardona.

« Pourquoi ne vous saluez-vous pas? » demanda la Mère de Dieu.

Nimfodora se leva précipitamment. Un léger frisson passa dans son corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissèrent machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme passa dans ses beaux yeux rêveurs.

Les lèvres de Sabadil effleurèrent les siennes. Tout à coup une rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils restèrent là tous deux, profondément émus, se tenant les mains sans parler….

CHAPITRE XV

Plusieurs jours se passèrent. Sabadil n'était pas retourné à Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le trouva pas à la maison. Sabadil, qui jusqu'à ce jour n'avait pas fait gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses journées et ses nuits à la taverne; il buvait, il fumait, il jouait aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko à se divertir avec lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscènes.

Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta sur la table une poignée de monnaie, enfonça son bonnet sur ses cheveux épars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il atteignit la porte de la maison habitée par Mardona, mais il n'entra pas. Il réfléchit un instant, puis fit le tour du bâtiment, à cheval; arrivé à la petite sortie ménagée sur les champs, il s'arrêta. Il attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et se glissa sous les fenêtres de la Mère de Dieu. Elles étaient éclairées. Sabadil essaya de regarder à l'intérieur, mais les vitres étaient couvertes d'un givre si épais qu'il ne put rien distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et continu comme une prière. La jalousie se réveilla de nouveau dans le coeur de Sabadil. Il prêta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la belle voix forte de Mardona, accompagnée par une autre voix de femme, plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans être vu, jusqu'à la chambre de Mardona. Les prières étaient terminées. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et même effrayées de l'arrivée de Sabadil.

« C'est toi », dit enfin la Mère de Dieu.