- Tu as raison, Sukalou! s'écria Wewa fièrement. C'est vrai que tu es indigne de marcher à mes côtés à l'autel; aucun homme n'en est digne. J'agirai selon qu'il convient à l'Elue du Très-Haut. Viens. Nous allons manger, et boire, et nous réjouir. »

Sukalou sourit, l'air ravi.

CHAPITRE XVIII

Mardona s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans la maison de Wewa, l'Antéchrist féminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez à faire à s'occuper d'elle-même. Elle s'étonnait du changement survenu en elle depuis quelque temps, des pensées et des sensations qui la tourmentaient: elle avait changé, sans même s'en rendre compte. Elle était devenue douce, distraite, presque rêveuse. Elle ne pensait plus qu'à Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la passion l'enflammer et grandir en elle.

Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle sentait qu'il était nécessaire qu'elle fît une démarche afin de le gagner de nouveau tout entier. Elle eût voulu enflammer sa passion, et son amour pour lui devint si grand, qu'il anéantit tout autre sentiment, et même sa fierté.

C'était par une belle matinée d'hiver. L'air était plein de soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des sapins. Sabadil était à l'écurie, étrillant lui-même son cheval, qui avait la tète tournée vers lui elle regardait de ses bons yeux affectueux. L'écurie était un petit recoin noir, où le soleil ne pénétrait que par quelques fissures ou entre des poutres disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla à Sabadil entourée d'une sorte d'auréole, dans la pleine lueur du jour. Il la considéra avec admiration. C'était la première fois que la sainte de Fargowiza-polna se montrait dans sa maison.

« Puis-je t'aider, ami? » lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec un regard empreint de bonté et de franche gaieté.

Sabadil ne répondit pas à sa question. Il se contenta de caresser le cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main à petits coups.

Puis il posa l'étrille.

« As-tu fini? demanda-t-elle.