- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle femme, mise comme une princesse.

- Vraiment?

- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme un sultan. Ils tremblent tous devant elle.

- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil.

- Mardona.

- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil.

- Oui, Mardona Ossipowitch.»

CHAPITRE III

Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là-bas, c'était quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur, réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir.

Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur Fargowiza-polna.