La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le plus parfait.
Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie, la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant vaguement les blockhaus des Prairies.
Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour, et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans la campagne.
La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin potager, qui était très vaste.
Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le plus parfait.
Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour, tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des vêtements de velours.
Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement à avoir une grande crainte de Mardona.
Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour, l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis.
Mardona était absente. Vis-à-vis de la porte il y avait des femmes et des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents, parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi (1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son village.
« Bonsoir », dit enfin Sabadil.