« Tiens! Sukalou! » s'écria Jehorig.
Tous sourirent: Anuschka, d'un air étonné; sa mère, avec un regard terne. Le vieil Ossipowitch lui-même sourit, et, qui plus est, il parla:
« Entre donc, Sukalou, lui cria-t-il.
- J'entre », répondit l'inconnu.
Mais il n'entra pas tout de suite. Quelques instants s'écoulèrent; puis un long cou passa par l'ouverture de la porte. Après ce cou vint une redingote bleu clair extrêmement longue, puis une botte au talon usé, et enfin Sukalou en personne. II resta près de la porte, tira de sa poche une petite tabatière d'écorce de bouleau, saisit une prise entre ses doigts, délicatement, et la huma d'un air vainqueur, comme s'il eût défié chacun d'en faire autant.
« Eh bien, qu'y a-t-il encore? Crains-tu d'être assassiné chez nous? demanda Ossipowitch, qui tout d'un coup devint éloquent. Viens donc vers moi, mon pigeon, et embrasse-moi. »
Le long et maigre Sukalou, qui, comme les hommes de haute taille, se tenait un peu voûté, s'approcha du vieillard et lui donna un baiser. Il dégouttait littéralement de piété, de béatitude, et marchait comme s'il eût eu de l'eau dans ses bottes. On était surpris de ne pas voir de traces mouillées sur les carreaux, à son passage.
Il embrassa tous les assistants l'un après l'autre, et, après chaque accolade, il essuya avec un immense mouchoir bleu son nez barbouillé de tabac. Lorsqu'il eut embrassé Anuschka, il s'essuya la bouche à deux reprises, cligna de l'oeil et frotta son crâne dénudé de la paume de sa main. Il remarqua Sabadil, qu'il n'avait jamais vu. II le considéra avec surprise, resta un moment debout devant lui, et, pour se donner une contenance, tira une nouvelle prise de sa tabatière et la huma avec mille précautions et une affectation infinie. Grâce à toutes ces manières, il était impossible de ne pas remarquer son nez. Ce nez n'avait pas besoin d'être en lumière pour attirer l'attention, du reste. Il était là, cela suffisait. Chacun le remarquait. Il étonnait tout le monde. Mais aussi quel nez extraordinaire! On l'aurait pu croire destiné à autre chose qu'à éternuer, tant il était long, et mince, et pointu. Son extrémité, par contre, était légèrement tordue, comme s'il avait été pétri de mie de pain et qu'on lui eût donné une inflexion fausse.
«Cela fait du bien, dit enfin Sukalou en présentant sa tabatière à
Sabadil, qui prit une pincée de tabac, par politesse.
- Le tabac, voyez-vous, continua-t-il, c'est la seule jouissance que puisse s'accorder un pauvre homme éprouvé de Dieu; oui, mes chers amis, la misère est une triste chose. Tel que vous me voyez, c'est le tabac qui bien souvent me tient lieu de nourriture.