—Fais-le-moi voir. Où donc est-il?
—Là, dans le coin de gauche, au premier rang.
La Schrœder, cette fois, en savait assez et, quand le rideau fut levé, elle profita d'une réplique, pour chercher des yeux l'inconnu.
Quinze jours se passèrent avant qu'elle n'apprît son nom. Il était effectivement polonais et fort riche, mais il n'était point prince, un simple gentilhomme, Félicien de Wasilewski.
Depuis ce jour, Sophie le remarqua chaque fois qu'elle jouait, et elle apprit que, tout aussi régulièrement, il demeurait absent quand elle ne jouait point.
Au bout de peu de temps, une entente tacite s'établit entre la tragédienne et son admirateur. En entrant en scène, son premier regard était pour lui, de même son dernier coup d'œil avant de sortir. Si une tirade lui réussissait particulièrement, le Polonais hochait imperceptiblement la tête et ce léger mouvement n'échappait point à l'artiste. Quand, à l'issue de la représentation, elle montait dans le carrosse du Burgthéâtre, surnommé ironiquement le Chariot de Thespis parce qu'il résonnait avec un bruit de ferraille sur le pavé cahoteux de l'antique ville, le Polonais se trouvait à la porte de sortie, la dévorant de ses yeux ardents, bien qu'il ne pût apercevoir d'elle que le bout de son nez, tout le reste étant emmitouflé de fourrures et de voiles.
Un soir qu'elle venait de remplir un de ses meilleurs rôles, elle était assise et prête à fermer la portière, quand une superbe couronne de lauriers vint s'abattre à ses pieds.
Le Polonais la lui avait jetée et s'était aussitôt enfui.
Ce mystérieux et craintif hommage, en ce lieu solitaire et sous le couvert de la nuit, toucha le cœur sensible et poétique de la tragédienne plus que les ovations bruyantes et impétueuses à la lumière des lustres et dans la salle comble.
La Schrœder commença à s'intéresser au jeune homme et à se demander si elle pourrait l'aimer?