Une autre fois, le dégel était survenu; des cascades ruisselaient des gouttières et des torrents mugissaient le long des trottoirs. La Schrœder hésitait à enjamber les flaques d'eau qui la séparaient du lourd véhicule. Le Polonais fut aussitôt sur place, étendit son manteau sur le pavé, et elle put atteindre sa voiture, les pieds secs.
Cet exploit chevaleresque remplit de joie l'artiste, mais quand elle se pencha pour remercier son cavalier-servant, celui-ci, ramassant son manteau, s'était éclipsé.
Grillparzer que son drame romantique de l'Aïeule avait placé parmi les dramaturges favoris de l'Allemagne, au temps où la tragédie du Destin empruntée au théâtre espagnol, était de mode comme, de nos jours, le drame d'adultère français, venait de confier au Burgthéâtre une nouvelle pièce, intitulée Sapho. Quittant les abruptes sentiers romantiques, il reprenait la large voie classique où Schiller et Gœthe, après plus d'un écart, s'étaient également retrouvés. Le rôle de Sapho avait été écrit, non à la manière de nos ouvriers modernes, qui ajustent leurs rôles sur les acteurs, comme un tailleur ajuste un costume,—Grillparzer était poète dans l'âme et c'est du fond de son être qu'il tirait ses héros—mais, pas plus que le reste du monde, il ne pouvait échapper à la puissante influence de la Schrœder, ni se dérober à l'impression grandiose qu'elle produisait, et le rôle de son héroïne avait pris, à son insu, les traits et l'allure de la tragédienne à qui naturellement il incombait.
Le matin de la répétition de lecture, tandis que la pure et idéale diction de Sophie enthousiasmait ses camarades et remplissait le cœur modeste de l'auteur d'un glorieux espoir dans [*] succès futur, au coin de la place Saint-Michel et du marché aux choux, se tenait une femme pauvrement vêtue, qui cachait son visage sous le fichu passé sur sa tête. Elle semblait avoir honte, pourtant elle ne mendiait point et se serrait, inquiète, contre la muraille, en tremblant de tous ses membres, car il faisait un froid impitoyable et elle ne portait qu'une robe d'été rapiécée sous son vieux fichu.
Pourtant elle ne mendiait point. Elle n'essayait même pas de tendre la main quand un grand seigneur ou une élégante dame, confortablement emmitouflés de fourrure, passaient auprès d'elle. Aussi, personne ne la remarquait, pas même le sergent de ville qui faisait les cent pas non loin de là.
La pauvre vieille, plus morte que vive, ressemblait à une de ces statues de pierre que le pieux Moyen Age incrustait dans les murailles de ses églises en souvenir des défunts. Elle était tout aussi muette et privée de mouvement. Mais, quand les comédiens, après la répétition, sortirent par la petite porte du théâtre et se répandirent sur la place, une violente commotion fit tressaillir le corps de la pauvresse. Elle soupira et sa tremblante main, raidie par le froid, serra plus fort contre son visage ravagé par l'affliction, le fichu qui le couvrait.
Les acteurs se séparèrent au milieu de la place en échangeant d'aimables saluts, et Sophie Schrœder se dirigea seule vers l'endroit où tremblait la vieille. Elle traversait le marché pour se rendre au Graben et, l'esprit tout rempli de son rôle, allait passer, comme tout le monde, si un hasard ne l'eût arrachée à ses pensées et attiré son attention.
—Vous perdez quelque chose, lui dit une voix rauque qui semblait brisée et dont, cependant, le timbre lui parut familier.
Se retournant, elle vit la main décharnée de la vieille lui tendant le rôle qu'elle avait laissé glisser de son manchon.