Sophie Schrœder, surprise, considéra la pauvre femme.

—Qu'avez-vous? lui dit-elle de sa merveilleuse voix, vous paraissez bien pauvre et malheureuse. Pourquoi me cachez-vous votre visage comme s'il m'était connu?

La vieille femme étouffa un sanglot et voulut s'éloigner. La Schrœder, de son bras robuste, la retint et, doucement, écarta le fichu.

—Mon Dieu, balbutia-t-elle en découvrant le visage défait, c'est vous, ma chère Muller? Vous, dans cette situation? Dois-je trouver la belle artiste, aux pieds de qui se prosternaient les comtes et les princes, réduite ... à mendier!

—Je n'ai pas mendié, murmura la vieille, tandis que des larmes brûlantes coulaient le long de ses joues émaciées. Je suis seulement restée debout dans ce coin.

»C'est la première fois, j'avais si affreusement faim, mais personne ne m'a rien donné et je mourrais plutôt que de recommencer.

—Je ne veux pas que vous recommenciez, s'écria Sophie. C'est moi qui vais ...

La tragédienne ouvrit sa bourse, mais l'intérieur de cette bourse offrait un spectacle bien triste ou bien risible, comme on voudra. La grande Sophie eut de la peine à rassembler vingt kreuzer, qu'elle glissa dans la main de la vieille tout en lui montrant sa bourse vide.

—Voyez, chère Muller, je ne possède rien moi-même. Il n'en va pas autrement avec nous autres comédiens, si quelques marchands ne me faisaient crédit, je serais souvent bien embarrassée pour m'habiller. Mais cette bagatelle ne vous tire pas d'affaire.

—Mais si, mais si, murmura la comédienne en serrant la main de sa camarade.