- Mais Dragomira… est-ce qu'elle s'arrange de cette solitude?

- Je pense comme ma mère, répondit la belle jeune fille, et elle attacha ses grands yeux bleus froids sur Zésim.

- Nous savons comment vivent messieurs les officiers, continua la mère; vous qui êtes toujours entraînés dans le brillant tourbillon du grand monde, vous devez trouver notre existence étrange, pour ne pas dire ridicule. Mais nous sommes heureuses ainsi. Le mal remplit le monde. On a assez à combattre pour se défendre contre le tentateur, quand on vit dans la solitude. Au dehors, parmi les hommes, là où mille bras nous saisissent, où mille voix chantent le chant des sirènes, il est presque impossible de ne pas succomber.

- Oh! je vous jure que c'est tout à fait charmant à Kiew, reprit
Zésim.

- Vous êtes maintenant à Kiew? demanda Dragomira, devenue tout à coup attentive.

- Oui, je suis à Kiew.

- Et quand y retournez-vous?

- Dans deux semaines, je pense."

Dragomira regarda sa mère, puis Zésim, et enfin le sol.

Une pensée tenace l'occupait et s'emparait d'elle de plus en plus. Ses traits demeuraient immobiles et inanimés comme auparavant, mais ses énergiques sourcils se contractaient, et ses lèvres rouges laissaient un peu voir ses dents.