Elle attacha solidement sa chevelure, enroula un mouchoir blanc autour de sa tête et mit son vêtement de fourrure. Quand elle sortit, une cravache à la main, le cocher amenait déjà le cheval. Elle sauta en selle et fit ouvrir la porte. Le cheval, jeune et ardent, qui était resté longtemps à l'écurie, se montrait indocile et reculait effarouché, chaque fois qu'elle tentait de sortir. Cette résistance semblait lui plaire; elle était justement en humeur de lutter et de briser cette singulière résistance. Elle l'excita de la voix, fit siffler sa cravache, et finit par si bien le dompter, qu'il céda à sa volonté et en quelques légers bonds l'emporta à travers la tempête et la nuit.
Elle galopait maintenant sur la grand'route, dans une neige profonde, au milieu des flocons qui tourbillonnaient, poussés contre elle par le vent. La lutte sauvage des éléments lui faisait du bien et calmait l'excitation de ses sens. Elle était encore poursuivie par de pâles et plaintifs fantômes qui flottaient çà et là sur les sombres prairies, des deux côtés de la route, ou qui l'attendaient en la guettant sur la lisière du bois de bouleaux.
Devant elle, comme une noire muraille, se dressa la forêt de sapins. Elle s'y élança, sans avoir peur ni de l'obscurité qui régnait sous les arbres secoués par la tempête, ni des voix qui retentissaient dans les airs, sortaient des profondeurs de la forêt et parfois semblaient monter de l'abîme. Elle ne connaissait pas la crainte. On eût dit bien plutôt que son courage impassible se rendait peu à peu maître de la nature déchaînée. Les hurlements du vent se perdirent dans le lointain; la neige cessa de tourbillonner; à peine en tombait-il maintenant quelques flocons; l'armée des étoiles étincela dans le ciel clair et paisible.
Cependant, de nouveaux ennemis approchaient. Dans les fourrés apparaissaient des lueurs errantes; des yeux brillaient, une bande de loups s'élança.
Dragomira sentit son cheval trembler sous elle, mais elle resta calme. Elle s'avança avec sang-froid en suivant le milieu de la route et prit son revolver.
Déjà le premier loup sautait par-dessus le fossé.
Un éclair, une détonation… il roula dans la neige aux pieds de Dragomira. Elle cravacha vivement son cheval et partit au galop. Il s'écoula quelque temps avant que les loups ne la poursuivissent; elle les vit dans le lointain accourir comme des chiens qui se réunissent pour chasser une noble bête. Elle avait déjà laissé derrière elle la forêt de sapins, et, faisant un long détour, elle traversait les plaines couvertes de neige pour revenir à Myschkow.
Les loups s'approchèrent de nouveau et firent entendre leurs rauques hurlements derrière les sabots de son cheval; de nouveau elle fit feu de son revolver, une fois, deux fois, et prit de l'avance. Enfin, elle aperçut devant elle le toit de la maison couverte de neige, dont la blancheur apparaissait à travers les sombres peupliers dépouillés.
Les hurlements ne s'entendaient plus, les effrayantes formes s'évanouirent.
Cheval et écuyère reprenaient haleine. Dragomira laissait maintenant le superbe animal aller au pas, et lui tapait doucement sur le cou pour le caresser. La porte était encore ouverte. Elle entra dans la cour et sauta à terre. A son appel, le vieux cocher arriva et prit le cheval.