Deux minutes plus tard, Dragomira sortait de la maison et traversait la cour avec Bassi. Sur la route était arrêtée une petite voiture juive, recouverte d'une bâche de toile; Juri conduisait. Les deux femmes montèrent sans dire un mot, et le misérable équipage se mit en route.
La tourmente de neige avait tout à fait cessé. Quelques étoiles brillaient au ciel; cependant il faisait noir; on n'avançait que lentement et avec précaution. Les roues grinçaient dans la neige; les chevaux soufflaient.
"Ne concevra-t-il pas de soupçons? demanda enfin Dragomira.
- Il est tout à fait fasciné, répondit Bassi en raillant, il ne nous échappera pas, et pourquoi se défierait-il?
- Parce que tu lui as donné rendez-vous bien loin de chez toi.
- Je lui ai dit que c'était à cause de mon mari, et il faut bien qu'il le croie."
Il était tard lorsque la voiture s'arrêta devant le cabaret et que les deux femmes descendirent. A quelque cent pas de la grand'route se dressait la maison, assez vaste, couverte de chaume et entourée d'une haie élevée. Des chiens aboyaient, devant le porte se balançait tristement l'arbuste desséché qui servait d'enseigne au cabaret. Le terrain avoisinant était plat et désert; mais à une certaine distance s'élevaient des collines plantées de pins. La juive poussa la porte et fit traverser à Dragomira la grande salle remplie de la fumée du tabac et de l'odeur de l'eau-de-vie; un vieux juif y disait sa prière. Elle la conduisit dans une jolie chambre propre, où il y avait un lit, une glace pendue à la muraille et un coffre contenant les vêtements envoyés par Sergitsch.
Bassi alluma une bougie et laissa seule Dragomira qui changea rapidement de costume. Elle n'était pas encore prête, qu'elle entendit le pas d'un cheval et bientôt après la voix de Pikturno qui retentissait dans la salle du cabaret. Bassi entra en se glissant par la porte entr'ouverte, et fit signe à Dragomira en mettant en même temps un doigt sur ses lèvres.
"Il est là, murmura-t-elle, je le conduis dans la chambre voisine; vous pourrez voir tout ce qui se passera par une petite fente de la porte, mais n'oubliez pas d'éteindre d'abord la bougie."
Dragomira répondit par un signe de tête, et la juive se retira. Dragomira acheva sa toilette, jeta un regard dans la glace et chargea son revolver.