Zésim demeura un moment immobile et étonné; puis il obéit, sortit rapidement de la chambre et descendit l'escalier. Quand il fut dans la rue, le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait se fit entendre, et Dragomira apparut, se penchant vers lui.
"Bonne nuit! lui cria-t-il.
- Au revoir!" répondit-elle, en lui jetant le camélia blanc qu'elle avait rapidement enlevé de ses cheveux.
PASTORALE
Le livre le plus merveilleux des livres est le livre de l'amour.
GOETHE.
Depuis des semaines, le comte Soltyk se trouvait dans un état absolument nouveau pour lui et qui surexcitait au plus haut point tous les instincts de sa nature. Un jour lui paraissait d'ailleurs s'enfuir comme une seconde, et les événements d'une année se renfermer dans les vingt-quatre heures d'une journée. Il lui semblait faire un de ces rêves où l'on s'égare dans une contrée qu'on n'a jamais vue, dans un édifice inconnu et mystérieux dont on sent la voûte peser sur sa tête; on cherche avec une indicible angoisse à sortir par des ouvertures qui deviennent de plus en plus étroites; on monte un escalier dont les marches sont de plus en plus hautes et raides, et une fois parvenu en haut, on se précipite dans les airs pour fendre l'espace sans ailes.
Jamais, jusqu'à ce jour, il ne lui était arrivé de voir une femme le dédaigner ou lui résister: toutes semblaient attendre un signe de lui, avec un doux sourire, comme des odalisques; et peut-être était-ce pour cela qu'aucune n'avait réussi à le conquérir ou à l'enchaîner. Et, maintenant il avait rencontré une jeune fille qui ne s'occupait nullement de lui, dont la pensée le tourmentait et le bouleversait. Il allait et venait comme si les Furies l'eussent poursuivi; tel qu'une bête fauve traquée par les chiens, il sortait précipitamment de son palais pour se rendre au club, du club il allait au café, du café sur la promenade et de la promenade chez quelque brillante dame à la mode; enfin épuisé et mécontent, il finissait toujours par revenir à l'endroit qu'il ne pouvait fuir malgré tous ses efforts, c'est-à-dire à la porte du petit palais Oginski.
Il était toujours occupé d'Anitta et rien que d'elle, tout en ne la voulant pas, tout en raillant et maudissant sa faiblesse. Plus d'une fois il jeta à terre le bouquet que le jardinier apportait pour elle et le foula aux pieds. Et c'est justement à cause de cela qu'Anitta recevait tous les jours les fleurs les plus magnifiques avec sa carte; à cause de cela que tous les jours elle le voyait passer en voiture ou à cheval devant ses fenêtres; à cause de cela qu'elle le rencontrait toujours sur son chemin. Dès qu'elle mettait le pied dans la rue, il était déjà là devant elle, apparaissant à l'improviste et semblant sortir de terre comme un être surnaturel. Faisait-elle une emplette? Il restait comme un laquais devant la porte du magasin, pour lui porter ses paquets. Allait-elle sur la promenade? Il était à son côté. Montait-elle en traîneau? Il galopait à côté d'elle. Au théâtre, il l'attendait au bas de l'escalier, la conduisait à sa loge, lui ôtait son manteau, et se contentait ensuite de la contempler de loin, jusqu'à ce que la représentation fût terminée. Alors, il apparaissait de nouveau pour l'aider à s'envelopper et à monter en voiture. Ces hommages se renouvelaient dans les concerts et les soirées. Ce qui n'empêchait pas le comte de faire chaque après-midi sa visite au palais Oginski.
Tout le monde parlait de son choix, de sa passion et, en général, on enviait à Anitta cette brillante conquête. Elle seule ne se montrait nullement ravie; au contraire, quand elle était dans la compagnie de Soltyk, elle tenait sa tête baissée, et s'il lui arrivait de lever ses beaux yeux si expressifs, ce n'était certainement pas pour répondre aux regards enflammés du comte. Elle restait toujours polie, cérémonieuse, sérieuse et laconique.
Toutes les représentations de ses parents, tous les discours les plus persuasifs de ses amies échouaient contre cette volonté silencieuse et simple, mais inébranlable. Les jours succédaient aux jours, les semaines aux semaines, et Soltyk n'avait pas avancé d'un pas.