Pendant que sa mère parlait, Anitta dévorait des yeux Dragomira. Celle-ci, au contraire, n'eut pas besoin de regarder longtemps Anitta. D'un seul coup d'oeil elle avait saisi la grandeur et la puissance inconscientes de cette jeune fille su simple; d'un seul coup d'oeil elle avait mesuré le danger quelle pourrait faire courir à ses plans. Elle savait en ce moment qu'il lui serait difficile d'arracher le comte Soltyk à cette enfant, mais elle se disait en même temps que la lutte pour conquérir Zésim serait une lutte à mort, et elle ne s'était pas sans inquiétude sur l'issue du combat.

Ce ne fut qu'au moment du départ, lorsqu'elles se tendirent la main, qu'elles se regardèrent toutes les deux bien en face, d'un oeil ferme et interrogateur, comme si elles eussent voulu se sonder l'une l'autre. Puis elles sourirent et s'embrassèrent.

Quand le comte vint le soir chez Oginski, sa première question fut:

"Eh bien! comment est-elle?

- Etrange et intéressante au-delà de toute expression, répondit Mme
Oginska.

- Elle est surtout réellement belle," dit Anitta.

Soltyk sourit ironiquement.

"Oh! vous n'avez pas besoin de vous moquer, continua Anitta, j'ai pensé à vous tout le temps que je regardais Dragomira. Quel couple magnifique vous feriez!"

Mme Oginska lança à sa fille un regard de reproche, pendant que Soltyk continuait à sourire.

"Je ne sais pas, continua Anitta avec son sans-gêne d'enfant, mais j'ai idée que Dragomira est faite pour vous, et que vous aurez un roman avec elle.