- C'est sans doute fort difficile, répondit Mme Oginska; voilà pourquoi il faut imaginer quelque chose de tout-à-fait original. C'est ton affaire.
- Quelque chose d'original, oui; mais comment trouver ce quelque chose d'original? Je n'ai pas la tête inventive qu'il faudrait en cette occasion.
- Consulte les livres de ta bibliothèque; ce sera une occasion de les épousseter."
Oginski soupira, alluma sa pipe et se rendit dans sa bibliothèque.
Dans les ouvrages qu'il feuilleta, il ne trouva rien, il est vrai; mais il lui vint une bonne idée, là, au milieu de ces hautes armoires. Il se souvint d'un vieil ami de collège qui avait eu la malheureuse fantaisie de devenir poète, et qui, à moitié mourant de faim, demeurait dans un galetas de la vieille ville, en compagnie d'un grand corbeau et de deux chats. Le vieux monsieur apparut triomphant devant sa femme et sa fille et s'écria:
"J'ai mon affaire!
- Quoi donc? Fais-nous en part, que nous l'examinions.
- Non, non; ce n'est qu'une idée qui n'est pas encore mûre. Je vais sortir et ruminer la chose."
Il s'habilla et alla dans la ville. Il prit d'abord la précaution d'entrer chez un restaurateur français, à qui il commanda de porter au poète un grand pâté et une demi-douzaine de bouteilles de bon bordeaux. Puis il arriva lui-même, embrassa affectueusement son ancien compagnon d'études et lui présenta sa requête. Le poète avait déjà entamé le pâté et débouché une bouteille dont il avait bu la moitié; aussi était-il de bonne humeur. Semblable à la prêtresse, à qui l'on allait demander des oracles, il s'enveloppa d'un nuage de fumée, qu'il tira de son chibouk, et se posa un doigt sur le nez.
Il réfléchit à peine quelques minutes, et ce fut une vraie pluie de fantaisies de toute espèce, abondantes comme les fleurs au printemps, grandioses, baroques et sentimentales.