Le traîneau de Soltyk et de Dragomira représentait un dragon.

"Est-ce un hasard? demanda Dragomira avec un fin sourire en montrant la terrible bête fabuleuse.

- Non, répondit le comte, c'est un symbole. Il convient à l'enchanteresse qui commande aux éléments et aux forces secrètes de la nature et qui fait des hommes ses esclaves.

- Le comte Soltyk ne sera jamais l'esclave d'une femme.

- Ne raillez pas; il porte déjà votre joug et ne connaît de volonté que la vôtre.

- C'est ce que l'on verra.

- Faites-en l'épreuve.

- Pas plus tard qu'aujourd'hui, vous pouvez y compter."

Les traîneaux, rapides comme l'oiseau qui vole, traversaient les plaines couvertes de neige. On arriva bientôt à la lisière de la forêt. On descendit et on prit les places que le forestier indiqua. Dragomira et Soltyk s'enfoncèrent dans le bois et se postèrent devant un grand chêne. Ils avaient devant eux une petite clairière, derrière eux et des deux côtés du tout jeune bois qui permettait à la vue de s'étendre au loin. Soltyk chargea d'abord le fusil à deux coups de Dragomira, ensuite le sien. A une dizaine de pas derrière eux se tenaient un veneur avec une carabine à baïonnette et un paysan avec une pique. On avait à prévoir le cas où un ours pourrait être rabattu, et toutes les précautions que la poltronnerie du loup rendaient inutiles, il fallait les prendre contre ce brun personnage, héros velu des solitudes.

Pendant quelque temps le silence le plus complet régna dans la forêt et sous les branches dépouillées du vieux chêne. Personne ne bougeait, personne ne soufflait mot. Dans le lointain brillait un des feux allumés par les paysans. Un grand corbeau planait dans les airs en silence, ses ailes noires étendues sur le ciel, d'un bleu éblouissant. Il disparut entre les cimes des chênes et des hêtres.