Après une courte excursion dans les rues les plus animées, Dragomira revint à la maison avec sa compagne. Elle ôta son manteau et son chapeau, s'installa dans un coin du sopha et tira la photographie de l'enveloppe.

Elle représentait le comte Soltyk.

Dragomira considéra l'image avec attention. Elle étudiait l'homme qui était l'objet de sa mission, comme un agent de police étudie le portrait du malfaiteur qu'il est chargé de poursuivre.

Le comte, vêtu d'une robe de chambre de fourrure, était assis dans un fauteuil et tenait à la main une longue pipe turque. C'était certes un bel homme, séduisant et intéressant. Sur son visage de marbre se lisait une grande énergie; dans ses yeux brillaient l'esprit et la passion.

L'image était sur la table, lorsque Bedrosseff apparut. C'était un petit homme vif, approchant de la quarantaine, avec des cheveux clairsemés, une petite moustache blonde, un front large, des pommettes accentuées et un nez tuberculeux. Il baisa la main de Dragomira, la conduisit à la fenêtre pour mieux la voir, et entra dans une véritables extase.

"Non, s'écria-t-il, ce n'est pas possible… Etes-vous devenue grande et belle! Je peux à peine croire que ce soit la mignonne petite Mira que je faisais autrefois sauter sur mes genoux, qui me prenait pour son cheval et m'attelait à sa petite voiture de bois. Que je suis donc charmé de vous voir ici!

- C'est bien plutôt à moi d'être heureuse de trouver ici un si bon, un si ancien ami, reprit Dragomira en souriant.

- J'accepte "l'ami", s'écria Bedrosseff avec son rire bruyant et jovial, mais je me défends très humblement de "l'ancien". Suis-je donc déjà gris ou délabré? On peut, ce me semble, m'appeler un homme à la fleur de l'âge.

- Sans doute, sans doute.

- Oui, mademoiselle, sur ce point-là je ne fais pas de concessions; comme ami de monsieur votre père, je réclame le droit de vous protéger de toute façon; mais je ne consacre mes services à la belle Dragomira qu'à la condition de pouvoir aussi lui faire un peu la cour.