Dragomira riait. Ce rire, froid et cruel comme celui d'un démon, faisait tressaillir Zésim lui-même, malgré son courage. Il frissonnait devant cette belle enchanteresse qui avait autrefois troublé tous ses sens et exercé sur son coeur un empire despotique.

"Nous verrons si tu restes toujours aussi ferme, dit-elle avec la majestueuse tranquillité d'une souveraine qui n'est pas habituée à rencontrer de résistance; d'abord tu éprouveras encore une fois le charme qui t'a si souvent vaincu; et, quand au milieu des plus doux tourments, tu te traîneras à mes pieds en me demandant grâce, comme un païen à son idole, comme un esclave à son maître, Anitta verra comme je me raille de toi, comme je te repousse du pied, et comme je te livre à la mort sans pitié.

- Tu peux me torturer et me tuer; tu ne m'aviliras pas. Je méprise ta puissance."

Dragomira se leva et prit un fouet qui était sur une table. Au même instant Henryka se précipita dans la chambre en criant:

"Fuyez! Ils arrivent! Anitta à cheval, suivie de gens armés!"

Dragomira pâlit un moment. Mais elle eut bientôt recouvré son calme et sa décision.

"Fuis! dit-elle d'u ton de commandement énergique, votre affaire est de continuer l'oeuvre sainte! Sauvez-vous!

- Je reste avec toi, s'écria Henryka.

- Non, fuis, je te l'ordonne, en toute hâte, à cheval! Je reste ici pour juger au nom du Tout-Puissant!"

Henryka se jeta dans les bras de Dragomira et lui donna un baiser; puis elle sortit rapidement, sauta sur le cheval de Zésim et partit au galop. Karow et Tabisch se sauvèrent par le jardin, passèrent par-dessus la clôture de planches et disparurent dans la forêt.