Soltyk le congédia d'un signe de tête et le malheureux régisseur, presque anéanti de confusion et de honte, se glissa humblement du côté de la porte.

En cet instant, le commissaire de police Bedrosseff arriva et fut aussitôt introduit.

Le comte se leva et lui tendit la main.

"Quelles nouvelles?

- Tout va bien, mais cela a coûté cher."

Le comte respira. C'était une fort mauvaise affaire dans laquelle l'avait entraîné son tempérament de Néron, et Bedrosseff pouvait bien lui apparaître comme un ange sauveur. Le curé d'une paroisse située sur un des domaines du comte s'était refusé à enterrer un suicidé dans le cimetière. Soltyk avait alors juré de le faire enterrer lui-même, et il était homme à tenir son serment. Par son ordre, la pauvre curé fut saisi et mis dans une bière; le couvercle fut cloué, la bière descendue dans la fosse et recouverte d'une mince couche de terre. D'ailleurs, cette bouffonnerie barbare n'était pas allée plus loin; le comte avait fait retirer bien vite de la fosse et de la bière le malheureux enterré vivant. Mais il avait été saisi d'une fièvre chaude et il était mort au bout de quelques jours des suites de cette affreuse plaisanterie. Bedrosseff avait heureusement étouffé cette fatale affaire, et le grand seigneur l'avait richement récompensé de ses bons offices.

Le comte écouta encore les plaintes de quelques paysans, administra sans façon un soufflet au jeune violoniste Brodezki, qu'il faisait instruire à ses frais et qui avait fait quelques dettes à l'étourderie; puis l'audience fut finie. Alors, comme tous les autres jours, vint son ancien précepteur, le père jésuite Glinski. Il aimait toujours à causer avec le comte et parfois aussi jouait une partie d'échecs ou de tric-trac. Le Père était le seul homme qui possédât quelque influence sur Soltyk, peut-être parce qu'il ne le laissait jamais voir.

"Bonjour, mon révérend père, dit le comte en saluant le jésuite; qu'y a-t-il de nouveau?

- Ce qu'il y a de plus nouveau, c'est qu'Anitta Oginski est revenue chez ses parents."

Le comte haussa les épaules avec un air de dédain très marqué.