"Mon cher comte, vous jugez trop vite, continua Glinski, cette Anitta, qui sautille maintenant dans le palais Oginski, joyeuse comme un rayon de soleil, vous ne la connaissez pas, mais pas du tout. C'est une créature qui semble être sortie tout d'un coup d'une fleur ou tombée d'une étoile; elle est accomplie à tous égards. Voyez la jeune fille; vous me contredirez après.

- Après tout, c'st possible. Elle promettait de devenir jolie.

- C'est aujourd'hui la plus belle personne de notre noblesse, dit Glinski, et elle est si brillamment douée du côté de l'esprit et du coeur, que, si j'étais le comte Soltyk, c'est elle et non pas une autre qui serait ma femme.

- Vous voulez me marier?

- Je ne m'en cache pas, répondit le jésuite, vous le savez, mon cher comte, et je sais tout aussi bien que vous ne suivrez jamais mon conseil, et n'en ferez qu'à votre tête. Mais je n'en désire pas moins vous voir prendre femme, et cesser définitivement cette existence sauvage.

- Et pourquoi?

- Pourquoi? dit le jésuite, parce que je vous aime, et parce que j'ai comme un pressentiment que tout cela finira mal.

- Croyez-vous qu'une telle perspective me fasse peur? dit Soltyk en redressant sa tête avec un inimitable mouvement d'orgueil, pendant que sa splendide fourrure craquetait tout autour de lui: je ne veux pas vieillir, et ne je veux pas finir comme tous ces individus à la douzaine. Ce que j'aimerais au-dessus de tout, ce serait de monter au ciel dans un océan de flammes, comme Sardanapale. La vie n'a de valeur que quand on la méprise, quand on montre le poing au monde et qu'on foule les hommes sous les pieds. Et combien dure toute cette comédie? Est-ce encore la peine de vivre, quand le pouls s'affaiblit et que les cheveux blanchissent? Merci bien pour ces jours ridicules de grand-père, pour toute cette félicité bourgeoise! J'aurais dû naître sur un trône, voir le monde à mes pieds, régner que des millions d'esclaves, prêts sur un signe de moi à lever la main ou à courir à la mort. J'aurais alors accompli de grandes choses, dignes peut-être de l'immortalité; tandis que je suis emprisonné dans un cercle qui m'étouffe, dans une vie qui m'ennuie. Je me fais l'effet d'un lion qui rêve de bondir à travers les déserts, et qui est enfermé dans une cage, où il a tout juste la place de s'étendre.

- Il y a encore bien assez de bonnes choses et de grandes choses à faire, répondit le jésuite au bout d'un instant, et puis vous avez des devoirs. Votre nom doit-il disparaître, votre famille doit-elle s'éteindre avec vous?"

Soltyk s'absorba dans ses réflexions.