I

Nous étions tous deux fatigués, moi et mon chien; il me suivait lentement, la langue pendante, la queue rentrée entre les jambes. Voici donc une forêt! Qui pourrait résister à sa fraîcheur délicieuse? J'appuie mon fusil contre le tronc d'un chêne, et je m'étends à l'ombre, sur l'herbe épaisse. Mon chien se laisse tomber auprès de moi; il n'en peut plus! L'après-midi a été si chaude, si accablante! Depuis le matin, nous battons les champs, les bois, les buissons, toute la contrée, sans autre butin que deux bécasses, et nous sommes égarés!... Enfin, il y a là cependant devant nous un petit village,—un village dans les environs duquel je n'ai jamais chassé. Quel effort il faudra encore pour l'atteindre!... Le soleil brûle toute la campagne; les gros nuages noirs semblent prêts à se laisser tomber comme autant de poids énormes qui écraseront les épis mûrs, déjà courbés vers la terre; au delà des moissons ruisselantes d'or, la grande prairie est sèche comme si elle avait passé l'année dans un herbier; les chevaux paissent couchés; de loin en loin, à de rares intervalles, tinte faiblement une clochette. La fumée elle-même ne s'élève qu'avec lenteur au-dessus des cheminées du village. Elle ne monte pas; elle s'arrête, comme pour s'y reposer sur les toits de chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune garçon vêtu de toile, pieds nus, le visage contre terre, et dans le ruisseau qui coule lentement près du village se baignent de petits paysans. Ils barbotent, jettent des cris, éclatent de rire; c'est le seul bruit qui rompe ce morne silence. Derrière moi, la forêt sommeille immobile; seules, les feuilles d'argent d'un tremble élancé chuchotent entre elles: on dirait des coeurs palpitants qui frémissent et s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre; mais les mouches bourdonnent en revanche, et les papillons, voguant sur les ondes de l'air embrasé, se poursuivent avec mille jeux folâtres. Au-dessus de moi planent des cigognes; à peine paraissent-elles grosses comme des hirondelles. Quelle bonne odeur de foin frais coupé! Mais, de plus en plus, les nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit.

—Je crois, dis-je à mon chien, que nous aurons de l'orage.

Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent mieux que les hommes. Se levant, il battit la terre du superbe panache de sa queue. Je jetai mon fusil sur mon épaule et me dirigeai vers le village. Il était trop tard: déjà avait soufflé ce coup de vent impétueux qui amène la pluie. Des pyramides de poussière soulevées entre le ciel et la terre semblèrent étayer la voûte sombre; les ondes jaunes du blé se brisèrent contre la forêt comme une mer agitée, le tonnerre gronda, on eût dit qu'un drap noir descendait du firmament pour s'étendre sur le monde et le cacher. Puis un éclair déchira ces ténèbres comme si les portes du ciel étaient forcées soudain; par la crevasse béante jaillit l'éternelle lumière qui éblouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de larges gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantôt la campagne semblait illuminée par des feux de Bengale, tantôt elle s'effaçait dans la nuit. Un éclair, un roulement prolongé se succédaient avec précipitation; le vent hurlait comme une meute de loups, et maintenant tombaient des torrents de pluie, fouettant les arbres chargés de fruits et les épis brisés. Je courais... Le ciel s'éclaircit peu à peu et changea de couleur: rouge tout à l'heure, il devint jaune clair, pour passer de là au violet foncé. La pluie faisait songer à un rideau gris illuminé par derrière; sous mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans l'air flottait une odeur étrange, comme si le soleil eût été une grande torche de résine secouant sa fumée autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau écumante, gémissaient comme si l'ouragan eût éveillé leurs âmes. Au milieu d'un pétillement pareil à celui de la fusillade pendant le combat, je me jetai, sans en demander la permission, dans la première maison venue, si brusquement que je renversai presque un homme debout sur le pas de la porte. Nous nous secouâmes à l'envi mon chien et moi; je posai mon fusil dans un coin et m'approchai de l'âtre, où flambait un bon feu.

De l'autre côté de la cheminée étaient assis sur un banc trois paysans qui pouvaient représenter les trois degrés de la vie. L'un, à moustaches et à cheveux blancs, ses chausses de toile retenues par une ceinture brune, la tête et les pieds nus, était évidemment le propriétaire du lieu. À côté de lui se trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans, hâlé, une pipe à la bouche, vêtu d'ailleurs comme le vieillard, mais avec des bottes et un chapeau de paille qu'il avait dû tresser lui-même; c'était sans doute un voisin. Le troisième était un beau jeune homme habillé de drap brun et portant sur sa tête bouclée un bonnet de peau d'agneau noir, à la manière persane; celui-là était sans doute quelque hôte étranger. Auprès d'eux, mais leur tournant le dos, trônait sur un coffre de bois peint, avec la majesté d'une tzarine, une jolie femme de trente ans environ, au petit nez impertinent dans un frais visage, aux lèvres rouges moqueuses et aux yeux gris d'un calme étrange sous leurs épais sourcils noirs. Elle portait de hautes bottes, une jupe bleue et rouge, une chemise brodée, des grains de corail au cou, une pelisse blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tête bigarré. Une autre femme plus âgée, à la physionomie avenante et douce, faisait la cuisine sur un feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affamé. Deux jeunes gars s'appuyaient contre le mur; un gamin de huit ans enfin, sommairement couvert d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de glaise battue, à tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de temps à autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait.

L'homme que j'avais failli renverser devant la porte et qui maintenant examinait tranquillement mon fusil, en connaisseur, était après tout la seule figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous un oiseau, une âme d'oiseau dans un corps humain. Le profil acéré, les yeux ronds, clairs, pénétrants et caves, des bras qui s'agitaient comme des ailes, la démarche d'une alouette courant et sautillant sur la terre labourée, une voix aussi claire que celle du chanteur emplumé qui pépie dans l'aubépine.

Ces braves gens me saluèrent, chacun à sa manière, les hommes en se levant et en se découvrant la tête, la jeune femme en montrant deux rangées de dents éblouissantes, l'homme à figure d'oiseau en me baisant l'épaule. Nous autres, Petits-Russiens, nous sommes un peuple de bavards; aussi ne manquai-je pas d'entamer l'entretien par les questions de rigueur sur l'état de la récolte. Puis, je demandai au vieux paysan combien il avait d'enfants. Le vieux appuya le menton sur sa main, poussa un soupir, se mit à compter sur ses doigts et dit enfin, en désignant le petit garçon qui taillait un sifflet:

—Voilà le dernier.

—Quel âge a-t-il?

Le bonhomme se livra aux mêmes manoeuvres, mais cette fois sans trouver de réponse.