»—Prenez, ami, c'est pour votre route!
»L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin faisant, il rencontra un marchand de cochons qui l'avait connu autrefois:
»—N'avez-vous pas, lui demanda le marchand, un petit cochon à me vendre?
»—Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possède est brûlé ou noyé; mais là, dans mon sac, j'ai un pain que je vous vendrai volontiers, car je n'ai pas faim, et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.
»Le marchand paya comme s'il se fût agi d'un pain ordinaire et débarrassa de son fardeau notre pauvre dupe.
»Il arriva que le propriétaire qui avait donné le pain passa par certaine auberge où s'était arrêté le marchand de cochons. Au moment même où ce dernier disait à l'aubergiste en posant sur la table le contenu de son sac: «Ne me donnez pas de pain; je viens d'en acheter un sur la route à un messager», il reconnut son pain bourré d'or. Le marchand sortit l'espace d'une minute, et le propriétaire en profita pour remplacer ce pain par un autre.
»Après bien des courses et bien des fatigues, l'enguignonné revint chez les mêmes gens riches et généreux, qui, cette fois encore, le reçurent avec bonté. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roulé dans un fichu, était, à son insu, au fond de sa torba[5]; mais, par malheur, en passant le long du jardin, il aperçut un pommier chargé de pommes superbes:
»—Si j'en prenais une? se dit-il.
Note 5:[ (retour) ] La torba est une panetière, un sac.
»Et, suspendant sa torba à une branche, il grimpe dans l'arbre. Au moment même, son hôte apparaît à l'improviste et le surprend. Tout effrayé, il se sauve, et si vite qu'il laisse sa torba accrochée à la branche. Le propriétaire se met à rire; s'avisant que l'autre doit franchir une passerelle jetée sur le ruisseau voisin, il le devance, et, résolu à l'aider malgré lui, pose la torba au milieu de la planche; mais il a compté sans le guignon du pauvre messager. Celui-ci, avant d'atteindre la passerelle, s'était dit: