—Ne le cultive-t-il pas de ses mains?
—Il n'a qu'à laisser la terre à elle-même, décida Gabris avec un sourire rusé: elle produit sans que l'homme s'en mêle. Est-ce qu'on ne nous parle pas d'un temps où personne ne possédait de champs, ni seulement d'abri? La commune seule était propriétaire, pour ainsi dire.
—Ce temps-là est passé.
—Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs, out arrangé les choses à leur façon, mais ce n'est pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait là-dessus vous en raconter long; ils ont pris jusqu'à sa chemise, et on peut s'étonner qu'ils ne lui aient pas enlevé en outre la peau du corps pour la tendre sur un tambour comme font les Tartares.
—Ce Basile Hymen est donc bien malheureux?
—Pas précisément, parce qu'il n'a jamais perdu la tête; mais tout a été si mal pour lui, qu'on ne peut presque s'empêcher de rire quand on pense au guignon dont il a été la victime ni plus ni moins que le paysan du vieux conte.
—De quel conte?
—Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, dit le vieux paysan; il a la langue bien pendue, et que ferions-nous, sinon l'écouter, puisqu'il pleut encore à verse?
Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre de l'âtre, balança ses genoux de droite à gauche et commença:
«Il y avait une fois un paysan qui possédait une belle maison, des terres, tout ce que peut désirer un homme de campagne, et, les bonnes années se succédant, il mit beaucoup d'argent de côté; mais un incendie vint détruire sa maison de fond en comble. Il s'en soucia peu; ses terres lui restaient et aussi son magot; il avait caché celui-ci, pour plus de sûreté, dans un saule au bord de l'eau. Survient une inondation qui ravage ses champs, noie ses bêtes et emporte le saule qui renfermait l'argent; au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve; il en est réduit à se faire messager. Une fois, la nuit l'ayant surpris en route, il reçoit l'hospitalité chez un propriétaire, homme de coeur, juste et généreux. A table, il raconte ses malheurs en détail; aussitôt le maître de la maison regarde sa femme. Le saule arraché par l'inondation avait flotté jusque chez eux, et, en le coupant pour faire des bûches, on avait trouvé le magot. S'étant consultés sur les moyens de lui rendre son bien, sans avouer pour cela qu'ils se le fussent un instant approprié, les deux époux creusèrent un grand pain, y glissèrent tout l'argent que le hasard leur avait apporté, puis, remettant ce pain au messager, ils lui dirent: