Il me répondit d'un air affable:
—Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent de leur pauvreté, non, sans doute, monsieur le bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point d'en avoir.
—Existe-t-il de ces gens-là?
—Regardez-moi. Je ne possède rien, pas une obole, et je gage qu'il n'y a pas d'homme plus heureux que Basile Hymen dans toute la Gallicie, peut-être dans toute l'Europe.
—Je vous serai reconnaissant de nous expliquer...
—Volontiers.
Prenant un charbon enflammé, il l'appliqua sur sa pipe et se mit à fumer majestueusement comme un pacha:
—Je voyage à la façon du Juif errant, ce qui me permet de voir, d'entendre bien des choses. Par exemple, je me repose chez un seigneur; une heure après, je suis dans le cabaret d'un Juif; le soir, je couche sous le toit d'un Arménien; demain, ce sera peut-être à la belle étoile, en compagnie de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute facilité pour plonger dans le coeur humain; mon emploi même m'y aide; les âmes se mettent nues devant moi comme elles ne le feraient ni devant le confesseur ni devant le médecin, car la propriété est plus précieuse que la santé, plus précieuse que le salut, et c'est moi qui aide à la défendre. Dès qu'il s'agit de sa propriété, croyez-moi, l'homme devient un tigre. Tenez, la preuve... J'ai logé, il y a quelques jours, chez un petit employé du chemin de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une maladie de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends compte des choses: une femme dans la maison, une femme qui n'est pas légitimement la sienne, et deux marmots qui seront à la mendicité dès que le père leur manquera. Une triste situation, n'est-ce pas? La femme pleure, se tord les mains, implore tous les saints du calendrier. Les enfants jettent les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt. Aussitôt cette femme, qui l'avait aimé assez pour devenir sa maîtresse, se lève, sèche ses larmes, et son premier soin, avant de fermer les yeux du défunt, est de s'approprier tout ce que la maison renferme de quelque peu précieux. Elle ne perdait pas un instant, hélas! C'était bien naturel, et, justement à cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment comme vous voudrez, puisque les hommes prétendent, manie bien vaine, donner un nom à tout: nommons-le instinct de la conservation ou autrement, je vous dis ce que j'ai vu; chacun n'a souci que de soi-même, et de ce souci égoïste naît la propriété.
Nous assurons notre avenir aux dépens d'autrui; nous luttons pour notre propre existence, et dans ce combat le plus faible succombe. Entre les arbres de la forêt, il en est de même. Les forts font la loi aux faibles; nul ne songe à ménager le prochain; chacun songe fort bien, en revanche, à se préserver soi-même, et c'est pour satisfaire ce besoin de sécurité personnelle que les hommes ont conclu entre eux une sorte de traité d'où émanent l'État, les lois, la morale. Depuis que cette convention est faite, les voleurs, les brigands sont punis, mais le premier qui s'est taillé un bien particulier dans le bien commun n'était-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils de criminels qui font un crime aux victimes de leurs ancêtres de reprendre la moindre parcelle de ce qu'on leur a dérobé. Le monde est absurde. Veuillez y réfléchir. Vous serez de mon avis.
—Voilà un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasmé. On n'en entend pas de pareils à l'église! Continue, Basile Hymen, continue, mon chéri!