—Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa pipe de sa bouche et me regardant de son oeil doux, si nous creusions la question plus profondément, nous verrions que quiconque possède la moindre chose tremble de la perdre, que le couteau de celui qui n'a rien est incessamment sur sa gorge, que l'avidité d'acquérir davantage le tourmente jour et nuit, gâtant jusqu'aux rêves de son sommeil. C'est pour cela que je soutiens qu'il vaut mieux être pauvre et n'attacher son coeur à aucun objet périssable. Rien en ce monde n'appartient réellement à l'homme; il est plutôt l'esclave de ce qu'il possède, que ce soit de l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous méprenez pas, je vous prie, sur le sens de mes paroles. Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants, parce que l'amour de la famille n'est que l'égoïsme doublé, décuplé selon les circonstances. On veut léguer ses richesses de même qu'on lègue son esprit, sa taille, sa figure à ses descendants, comme s'il n'y avait pas assez de ce que le présent nous apporte, sans tous ces soins de l'avenir!
Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une sorte de colossal individu avec un égoïsme proportionné à sa taille gigantesque! C'est donc un triple combat que livre chacun de nous: pour soi-même contre tous, pour sa famille contre tous ceux qui n'en sont pas, pour sa patrie contre tous les autres peuples. Il n'y a là rien que de naturel, sans doute; mais l'homme aspire à franchir les limites que la nature lui a tracées. Aussi, après s'être soumis à cette première loi: le combat contre tous, arrive-t-il avec le temps à en reconnaître une seconde: le combat contre soi-même; il se convainc que la paix vaut mieux que la guerre; mais quiconque est assez sage pour préférer la paix à la guerre doit renoncer à l'argent, à la femme, à la patrie. Celui qui n'a ni famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre n'offre-t-elle pas un asile à tous indistinctement? Aimez donc les hommes au lieu de les combattre, aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et vous trouverez la paix, et dans la paix le bonheur que vous avez vainement cherché dans le combat. Il y a là-dessus chez nous un beau conte populaire dont le sens est profond:
»Le grand tzar allait mourir. De près, de loin arrivaient des médecins dont la science fut inutile. Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire:
»—Le tzar guérira, s'il endosse la chemise d'un homme heureux.
»On se met à chercher l'homme heureux dans les palais, dans les églises, dans les seigneuries; on le trouve enfin... C'est un pâtre... Il paît les chevaux de son maître dans une verte prairie, mais celui-là n'a pas de chemise, et le grand tzar mourra.»
Le vieux paysan sourit en silence, tandis que Gabris chantait à tue-tête et que le procureur ouvrait la porte pour regarder dehors.
—La pluie n'a pas cessé! dit-il en revenant s'asseoir; le village est un vrai lac, et le ciel reste couleur d'encre.
—C'est un temps pour raconter, insinua notre hôte, et vous savez de si belles histoires, Basile Hymen!
—Laquelle voulez-vous entendre?
—Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, s'écria la veuve, celle qui, lorsqu'elle n'était pas contente de ses amants, les faisait noyer comme de jeunes chiens.