—Ou de Bogdan Hmelnisky[6], le voleur de champs! s'écria Gabris.
Note 6:[ (retour) ] L'un de ces héros dont les hauts faits sont consignés dans les chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste de Tchechrin lui avait pris ses biens et sa femme. Il porta la guerre en Pologne à la tête des Cosaques.
—Racontez-nous plutôt votre propre vie, interrompit le vieillard. On entend dire tant de choses, sans savoir au juste ce qui est vrai!
—C'est une longue histoire! prononça lentement Basile Hymen.
—Qu'importe? Nous avons le temps.
—Je suis sûr, dis-je au procureur clandestin, que votre vie est bien intéressante.
—Si l'on désire tant la connaître, répliqua-t-il, je ne demande pas mieux...
Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma et regarda autour de lui.
Chacun prit place, le plus près possible du narrateur. Il rejeta sa belle tête en arrière, leva les yeux au plafond et d'une voix pleine, mélodieusement timbrée:
»C'était, dit-il, en 1831... des temps troublés! On avait vu, la nuit, des signes flamboyants apparaître au ciel. La révolution, la guerre et le choléra régnaient à la fois en Pologne. Quand tout le monde souffre ainsi autour de vous, on est presque honteux d'être épargné par le sort; l'heure vint où, à mon tour, je fus frappé. Je n'avais plus d'argent comptant, tout ce que je possédais était grevé d'hypothèques ou engagé, personne ne m'aurait prêté un sou; je manquais du nécessaire; le pire, c'est que je n'étais pas seul... J'avais une jeune femme, et quelle femme! J'allais avoir un premier enfant. Nul n'avait pitié de nous,—si fait: je me connaissais un ami pourtant, le vieux faktor[7] de mon père, Salomon Zanderer, un juif qui avait le coeur d'un gentilhomme. Alors que je désespérais de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait confiance; m'ayant sauvé maintes fois, il croyait pouvoir me sauver de nouveau, mais en vain courait-il de çà de là, cherchant à emprunter. Un soir, il vint me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout était perdu, car Zanderer aimait à parler; tant que pendait un fil dans l'air, il s'imaginait pouvoir en faire une corde, et il n'épargnait pas les mots pour me le persuader. Maintenant il baissait la tête, accablé; je fis de même. Seule, ma femme Luba éclata de rire. Ah! son rire était si heureux, si enfantin, il partait si joliment du fond de son bon coeur; c'était une merveille que ce rire, et il produisait des merveilles. Il eût chassé l'inquiétude, la colère, la crainte, le découragement, la douleur, mais ce n'était qu'une trêve; l'affreuse réalité nous ressaisissait ensuite.