Note 7:[ (retour) ] Factotum.

»Déjà nous nous étions défaits de nos meubles précieux; le jour vint où tout ce qui restait dans la maison devait être vendu. Une commission du tribunal de Kolomea pénétra chez nous, la cour se remplit de lévites noires, vertes, bleues, grises et violettes, et moi, debout à une fenêtre de ma pauvre seigneurie, je ne réussissais plus à retenir mes larmes. Luba cependant était à côté de moi:

»—Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les yeux.

»Et soudain elle se mit à rire comme si nous avions été au théâtre de Lemberg, dans une loge, assistant à quelque comédie.

Basile Hymen fut interrompu ici par une voix qui entonnait non loin de nous un chant mélancolique: «O toi, ma chère étoile,—à l'obscure voûte du ciel—tu luisais si limpide,—lorsque je contemplai pour la première fois la vie!—Aujourd'hui, tu es depuis longtemps éteinte,—mes efforts sont vains,—il faut que sans toi je parcoure—le vaste monde.»

Il écouta, sourit tristement, puis fit un geste de la main, comme pour repousser des fantômes, et continua:

«Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut encore conduire partout les membres de la commission et la foule des acheteurs; il me fallut revoir chacun des objets auxquels restaient attachés de si tendres souvenirs. Tous, à cette heure, me semblaient vivants; ils m'imploraient, m'accusaient, ils me rappelaient le temps de mon enfance. Il y avait certain pommier, par exemple; je le connaissais trop bien, je n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer outre sans m'arrêter sous ses branches; mais soudain je vis distinctement mon père au pied de l'arbre, mon père avec sa haute taille, son visage affable, un Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et sa famille, et n'ayant peur de rien. Nous n'avions ni trop ni trop peu: une belle maison, un jardin, des champs, des bois, des prés, un étang, un moulin, bref tout ce qui compose une bonne petite terre; mon père s'en occupait sans relâche: du printemps à l'automne, on le voyait vaquer à tout, surveiller tout, en fumant sa grande pipe; l'hiver seulement, il se reposait en robe de chambre au coin du feu, à lire des romans ou à jouer aux cartes avec les voisins. Une fois, pendant le dîner, il me vit jeter les pépins d'une pomme:—Ne dédaigne pas, me dit-il, ce qui est petit et ce qui peut devenir grand à la longue.—Il me fit semer les pépins, et, le jour où l'arbrisseau vint à poindre:

»—Souviens-toi, dit encore mon père, que nous l'avons planté ensemble. Si Dieu le veut, il te donnera de l'ombre et des fruits.

»Hélas! cette ombre et ces fruits allaient être livrés au plus offrant avec le reste.

»Dans le salon, la commission était assise devant une longue table recouverte d'un drap vert et autour de laquelle se pressaient les juifs. On avait apporté de toutes les chambres et même du grenier les objets les plus étonnés de se trouver réunis, toutes les vieilleries même ébréchées, disloquées, qui s'étaient longtemps dérobées aux regards. Sur telle chaise à dossier élevé, qui gémit lamentablement lorsqu'un gros fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mère avait passé sa vie à faire ces éternelles reprises qui étaient son occupation ordinaire; en même temps elle nous racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait pour la première fois parlé de Dieu, elle m'avait appris à prier. C'est une sainte relique, et un maudit juif l'emporte en échange de quelques méchantes piécettes.