Il réfléchit une minute et ressaisit le fil de son discours:
»La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue cage plate recouverte en toile, et la vue de cette cage me fit frissonner: elle me représenta la mort... C'était jadis le gîte d'une caille qui chaque matin nous pépiait un bonjour joyeux; mais un matin elle resta muette, et nous la trouvâmes gisante, déjà raidie sur le sable qui formait le sol de sa prison. Pour la première fois, je voyais mourir. Une grande terreur me saisit, et ce n'était pas sans raison; mon père mourut au printemps suivant. Des brocanteurs se disputent le crucifix qu'il tint entre ses mains pâles jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse désolée ma mère lui ferma les paupières!... Mais pourquoi penser à cela? Le crucifix est vendu comme un escabeau, comme un écran; il s'en va dans des mains étrangères.
»—Un bâton, un jonc d'Espagne, un sabre cassé, une poche de cuir, ensemble vingt kreutzers! hurle le crieur.
»Et les juifs de se presser en criant:
»—Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante kreutzers!
»Malgré moi, je souris. Toutes mes folies d'étudiant ressuscitent à mes yeux. Mon père est mort, nous laissant des affaires fort embrouillées; ma mère continue à repriser les bas du matin au soir sans pouvoir s'astreindre cependant aux économies nécessaires; tout irait mal si Salomon Zanderer ne continuait d'administrer notre petite fortune. C'est encore lui qui m'emmène étudier à Lemberg. Dans ce temps-là, le plus grand plaisir des différents collèges était de se livrer des batailles, et nous ne faisions la paix que pour rosser tous ensemble les pauvres Juifs; je dis nous, mais la vérité est que je me tenais à l'écart de ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon goût de jeter des pierres aux Juifs; aussi mes camarades me considéraient-ils comme un poltron; certain petit comte polonais surtout ne ménagea pas les malices et les mauvais traitements au fils de chien russe, comme il finit par m'appeler; mon calme et ma patience furent longtemps à ses yeux autant de preuves de lâcheté; mais un jour je me réveillai, le jour qu'il insulta mon père, et le Polonais sentit sur sa gorge le genou du Russe, je vous l'affirme.
»Je passais les vacances à la maison, chez ma mère, et jamais je ne manquais de voir Luba, qui croissait et s'épanouissait comme une fleur sauvage de la steppe. Vint l'heure solennelle où j'achetai mon bâton de philosophe. C'était le privilége des étudiants en philosophie de porter un bâton. J'en avais fini avec les classes; ma liberté, mon importance me montèrent soudain à la tête comme du vin nouveau. Nous en étions tous là; l'indulgence des professeurs ramena vite la plupart d'entre nous à la raison. Seuls, quelques meneurs persistèrent dans leur révolte: les Polonais, par exemple, formèrent une société secrète qui tenait des discours dignes de Brutus, qui conspirait contre le gouvernement allemand et entonnait la Marseillaise, la Pologne n'est pas encore perdue, et d'autres chants incendiaires. Une bande toute différente et non moins folle à sa manière était celle qu'avaient formée les fils de fonctionnaires allemands, auxquels se joignirent plusieurs Petits-Russes; ceux-là se considéraient modestement comme des génies, et je faisais partie de leur groupe. Nous nous étions imposé un règlement, nous avions des réunions, nous chantions le Gaudeamus et autres hymnes chers aux buveurs de bière; nous dissertions sur la philosophie et les belles-lettres; nous nous transportions à la dernière galerie du théâtre pour applaudir Wallenstein ou le Roi Lear. Nous autres Petits-Russes, nous avions entrepris en outre d'élever aux nues notre langue et notre littérature; nous écrivions un journal bourré de poëmes, de tragédies, de romans, d'articles de critique. Je m'imaginais pour ma part devenir au moins le Shakespeare de la Petite-Russie: ô rêves de jeunesse! Le résultat de tout ceci fut que nous passâmes fort mal nos examens. Au lieu de diplôme, je rapportai au logis une liasse de poëmes et les onze premiers actes d'autant de tragédies; j'avais de longs cheveux, des lunettes, et j'étais malheureux. A cette époque, il était de mode de se sentir malheureux. Les premiers chants du Pèlerinage de Childe Harold venaient de paraître, et Byron était l'idole de nos vingt ans. Salomon Zanderer fut le premier à s'étonner du changement qui s'était produit en moi.
»Lors de son dernier voyage à Lemberg, je l'avais entraîné de force dans une bruyante réunion d'étudiants où l'on avait ri et chanté au point de l'étourdir. Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et enthousiaste transformé en apôtre de la douleur humaine! Ma mère secouait la tête en silence. Luba survint. Elle n'avait que dix ans, mais je ne lui imposais guère, je ne l'émerveillais pas du tout. Elle commença par fourrer toutes mes tragédies dans le poêle, cassa mes lunettes d'un coup de talon et finit par me couper les cheveux tout de travers. J'essayais de me fâcher, mais la chérie riait de si bon coeur! Je me résignai à rire avec elle, et, je le déclare, c'est cette petite folle qui m'a rendu le bon sens. Si elle eût été plus grande, je n'aurais de ma vie aimé une autre femme; mais comment faire? Il y a un temps où le coeur a soif d'amour, où l'on n'aime pas une femme parce qu'elle est belle ou parce qu'elle est aimable, où l'on aime en elle tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui arrive à tous au même âge.
»Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette, et je perdis la tête. Ma vie se passait à ses pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno; elle n'était ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou plutôt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en négligé; je crois qu'elle allait même au bal ou à l'église dans ce désordre piquant, qui était son unique mérite. J'en conclus qu'elle devait être une Vénus, et j'ajoutai libéralement à ce nom, sans le moindre motif, ceux d'Aspasie et d'Héloïse. Nous nous promenions au clair de la lune, je lui donnais des sérénades, je fis sur ses charmes une ode latine qu'elle ne comprit pas heureusement. Ai-je besoin d'ajouter que je la vénérais comme on vénère les saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus grossièrement dupé.
»Elle s'entendait à jouer avec cette flamme sainte comme les enfants aiment jouer avec le feu. Assez longtemps, cela lui parut drôle, puis, tandis que je me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc, elle s'avisa de me trouver tout à coup ennuyeux: mon respect lui était à charge, elle bâillait devant mes poétiques transports. Je dois dire que la pauvre femme m'avertit de son mieux que j'eusse à changer de manières; elle ne m'épargna pas les agaceries; mais je m'obstinais à ne rien comprendre, et pour chaque encouragement, pour chaque caresse qu'elle m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine.