»Mon meilleur ami était à cette époque un brillant Polonais du nom de Solfki. Je ne manquai pas de présenter cette moitié de mon coeur à madame de Klodno. Après être allé chez elle une fois avec moi, il y retourna seul, et bientôt je remarquai que les deux êtres qui m'étaient si chers chuchotaient ensemble en me regardant; ils riaient de moi. Quand je commençais mes divagations ordinaires, Eudoxie s'asseyait à sa toilette pour arranger ses cheveux, et Solfki se mettait à siffler un air badin. J'étais au désespoir; mes odes devinrent des élégies. Tout en sentant que j'étais de trop, j'aurais continué néanmoins à porter ma triste figure chez Eudoxie et à troubler innocemment ses tête-à-tête avec Solfki, si mon brave Salomon ne m'eût averti.

»—Êtes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut vous prendre dans ses filets comme un sot poisson, parce que vous avez un héritage en réserve, tandis qu'elle a déjà gaspillé le sien. Elle n'a pas manqué d'amants tandis que vivait son mari, et maintenant Solfki a remplacé les autres.

»Je ne sais à quelles extrémités m'aurait conduit une si cruelle désillusion, si ma mère n'était morte sur ces entrefaites. Mon chagrin d'amour fut effacé par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y survivrais pas; mais il n'est point de déchirement auquel l'homme ne puisse survivre. J'étais devenu le maître,—le maître à dix-huit ans! Par bonheur, il n'y avait que de vieux serviteurs à la seigneurie; tous m'avaient vu naître et continuaient à me traiter en enfant. Parfois même, ils abusaient de leur empire sur moi. Si je commandais d'atteler, la cuisinière accourait, tenant sa cuillère à pot comme un sceptre:

»—Est-il possible que monsieur veuille sortir par un temps pareil? Non, non, monsieur prendrait froid. Mieux vaut qu'il reste à la maison.

»—En tout cas, déclarait le valet de chambre, monsieur ne sortira pas avec ces habits-là. Il lui faut absolument un manteau à capuchon.

»—C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, reprenait le cocher; n'importe, j'attellerai, mais à une condition: Monsieur ne s'en ira pas ainsi vêtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas autrement, que Dieu me punisse si j'attelle!

»Et je partais empaqueté comme un poupon que l'on porte au baptême. Ma soeur se serait chargée à elle toute seule de me régenter. Je ne sais ce que je serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, mon génie tutélaire. Il eût été fâcheux, d'ailleurs, que j'eusse trop d'indépendance; vous allez en juger.

»Une après-midi accourut chez moi le cosaque de madame de Klodno, chargé d'une lettre. Il s'agissait d'un rendez-vous... d'un rendez-vous imploré en termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue, à faire la moindre résistance. Je m'enfuis, afin que personne n'eût le temps de me retenir. Il faisait nuit quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont toutes les fenêtres étaient dans une obscurité profonde. Attachant mon cheval à la clôture, je montai précipitamment l'escalier: une porte était ouverte, celle de sa chambre... Elle était seule, étendue sur un divan, à peine enveloppée d'un nuage de mousseline, et, dans le crépuscule voluptueux qui l'entourait, elle me parut plus belle encore que par le passé. A ma vue, elle jeta un cri, se leva précipitamment, m'entoura de ses bras et m'étouffa de baisers. Je ne pouvais prononcer un mot et me laissai attirer sur le divan auprès d'elle. Au moment même, une lumière qui n'était pas celle de la lune tomba sur le visage altéré d'Eudoxie. Sa mère était debout au milieu de la chambre, un flambeau à la main:

»—Que vois-je? s'écria-t-elle; une pareille scène dans cette honnête maison!...

»—Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se jetant à ses pieds: je l'ai entraîné, je l'ai séduit...