»—Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu pas que je t'appartiens?

»—Luba... Tu veux...

»Mes lèvres sont sur les siennes. Ce fut un doux moment. Son souvenir rend cette cruelle journée plus pénible encore à supporter.

»Les Juifs sont toujours là!...

»—Regarde donc! dit ma femme.

»Et elle rit à se tordre. Un de mes créanciers est parmi les acheteurs; il a empoigné un étui de velours rouge et l'ouvre avidement; ses longs doigts osseux croient déjà saisir les diamants... le voici pétrifié.—Brave homme, les diamants sont depuis longtemps en gage, et nous avons laissé passer l'échéance.

»L'étui est vide. Je l'avais donné à Luba lors de nos fiançailles. Nous ne devions nous marier qu'un an après. Aussi nos fiançailles furent-elles solennelles; c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le soir avec mes témoins. La famille, réunie dans le salon, m'attendait. Luba parut la dernière; elle avait quelque peine à garder son sérieux, mais elle se contraignit et fit bonne contenance. Nous échangeâmes nos anneaux, après quoi je lui baisai la main. Le prêtre nous donna sa bénédiction. Nous nous prosternâmes aux pieds des parents, à qui je jurai de rendre leur fille heureuse, et à leur tour ils nous bénirent. Puis le père but à notre santé; le gobelet de famille, rempli de vin de Hongrie, passa de main en main. Enfin, je présentai à Luba les diamants dans leur étui, et elle me mit au doigt une bague. Celle-ci est allée de son côté, hélas! aux Juifs maudits!

»Le mariage de ma soeur coïncida avec nos fiançailles; elle était si pressée! Notre bonheur paraissait l'inquiéter; elle voulait s'éloigner avant qu'une maîtresse entrât dans la maison. Viéra prit donc le premier mari qui se présenta, un petit employé du gouvernement de notre cercle, et elle emporta tout ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour les Juifs!

»Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde fut invité. Il vint tant de convives, que nous dûmes faire construire en planches une grande salle à côté de la seigneurie de mon beau-père. De grand matin arrivèrent traîneaux sur traîneaux; le vestibule fut encombré de fourrures. Luba portait une robe de soie blanche, une couronne de myrte, un voile de dentelle; sa mère lui attacha au côté un petit bouquet de romarin dans lequel était caché un peu de pain et de sel, moyen sûr, selon la croyance populaire, de ne jamais manquer du nécessaire. De nouveau, nous nous agenouillâmes devant les parents. Pendant que le cortége se rendait à l'église, des coups de feu retentissaient de toutes parts. Luba éclata de rire en me jurant obéissance. La table formait un grand L, l'initiale de la mariée; au milieu, une pyramide en sucre, haute de quatre pieds, représentait le temple de l'hymen. Qui aurait pu compter les toasts portés aux nouveaux époux, à la maîtresse de la maison, au maître, aux dames en général, à la patrie? Et chaque fois les bouteilles étaient cassées avec fracas. Au dessert, les jeunes gens disparurent sous la table, non pas vaincus par l'ivresse, mais dans le dessein chevaleresque de boire dans le soulier de la mariée. Luba s'aperçut trop tard de leurs prétentions et replia vite ses jambes sous elle, mais elle ne réussit à sauver ainsi que ses jarretières, qui autrement lui eussent été enlevées, de même que le petit soulier blanc que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant qu'il le remplissait de Champagne pour le vider ensuite à la santé de Luba, tout le monde applaudissait. Luba était fort rouge. Le soulier fit le tour de la table; chacun des hommes but dedans, et chacun aussi porta un toast à Luba, parfois en vers, le vieux général Krasiki en beau latin.

»Après un silence, mon beau-père à son tour apporta le gobelet de famille, en vieil argent repoussé, qui représentait un léopard sautant, y versa deux bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce précieux breuvage.