»Le bal dura jusqu'au matin; il commença par une grande polonaise, qu'un danseur émérite conduisit par toutes les chambres de la maison, en montant et descendant les divers escaliers; puis ce furent des mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la fin, on plaça un siége au milieu du salon. Luba y prit place, et ses amies, lui ôtant la couronne de myrte et détachant ses cheveux, chantèrent la plainte nuptiale: «Hélas! Luba, c'est donc fini! Il faut nous séparer...»
»Tout le monde était ému, et Luba cachait son visage dans son mouchoir avec des tressaillements qui nous firent croire qu'elle sanglotait; mais, lorsque sa mère l'eut coiffée du bonnet, elle bondit gaiement en l'air, et elle dansa encore avec tous, même avec mon vieux Salomon Zanderer, qui se défendait en désespéré, faisant par toute la salle des sauts de bouc inconcevables.
»Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et l'emmenèrent. Elle n'affecta pas la mine vulgaire d'un agneau qu'on traîne au sacrifice; non, je l'entendais encore rire de loin; c'était comme le gazouillement d'une alouette qui monte vers le ciel.
»Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était seule, pelotonnée sur un divan turc très-bas et roulée dans sa kazabaïka de velours cramoisi. La fourrure noire dont celle-ci était doublée s'attachait à ce corps svelte, et je voyais sa poitrine émue se soulever. Sous son bonnet de jeune matrone, elle me parut si imposante, que je n'osai avancer d'un pas; plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. Je fermai les rideaux, j'éteignis les bougies, sauf une seule, pour les rallumer toutes l'instant d'après; j'attisai le feu, je regardai la pendule.
»—Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu content?
»—Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop noble, trop parfaite pour moi...
»Comment cette reine qui me faisait peur redevint ma bonne, ma franche, ma gentille petite Luba, je ne le dirai à personne. Quand je l'enlevai dans mes bras, j'aurais aimé la porter ainsi à travers la neige et la tempête jusque dans ma maison.
»Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne riait plus; un fier sourire tout féminin et vraiment irrésistible avait remplacé les accès d'exubérante gaieté de la petite folle. Des larmes coulèrent à l'heure des adieux, des mouchoirs furent longuement agités, tandis que nous nous envolions au milieu du clair tintement des clochettes. Quatre grands traîneaux suivaient le nôtre, portant le trousseau de Luba.
»Sur les confins de ma terre, les paysans nous attendaient avec du pain et du sel. Le juge nous aborda en criant:
»—Longues années au seigneur et à son épouse!