»—Qu'ils vivent cent ans! répliqua la foule.

»Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. J'enlevai Luba hors du traîneau et aussitôt tous se jetèrent à genoux pour baiser qui sa pelisse, qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait. Le cocher fut chargé, par droit d'ancienneté, d'apporter à Luba les clés sur un coussin. La vieille maison solitaire avait de nouveau une maîtresse, et quelle maîtresse!...»

II

Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la chambre, chargea sa pipe de ce tabac jaune de Zigeth, cher à nos montagnards, l'alluma avec précaution, puis, après en avoir tiré plusieurs bouffées vigoureuses qui firent monter au plafond un nuage bleuâtre, il reprit son ancienne place et nous regarda l'un après l'autre. Le tonnerre grondait toujours:

—Où en étais-je? demanda-t-il.

—A la vente de vos biens, dit notre hôte.

—Au moment, interrompis-je, où votre femme s'établissait en maîtresse dans sa nouvelle demeure.

»—Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas de gens pleinement satisfaits. Je ne sais si c'est une vérité, mais j'étais content le jour où Luba entra dans ma maison; peut-être l'homme exige-t-il trop. A l'un ne suffit pas le gouvernement du monde—voyez Napoléon;—celui-là veut au moins dominer dans son village, celui-ci aspire à de fabuleuses richesses. Moi je me contentais du lot humain tel que la nature l'a tracé; c'est le meilleur, en somme. J'avais une femme, une vraie femme, non pas une poupée, non pas une dame, non pas une bigote, une coquette, une savante, non, vous m'entendez bien, une femme, bonne et simple, et sincère. Elle n'avait pas honte de m'aimer; elle n'était pas trop fière pour montrer cet amour. Nous étions des gens fort occupés, l'un et l'autre: j'administrais ma terre, elle avait soin de l'intérieur où tout marchait comme sur des roulettes, grâce à son activité, à l'affection qu'elle savait inspirer et qui produisait l'obéissance. Elle s'intéressait à toutes mes affaires, assistait à tous mes marchés. Pleine d'égards pour Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitôt qu'il paraissait, de lui offrir le café, ce qu'il considérait comme un grand honneur, et de le taquiner gaiement pour faire jaillir l'étincelle de cette sagacité juive aiguisée par le Talmud.

»Par exemple, elle lui disait:—Comment se fait-il que Dieu ait défendu le vol par la voix de Moïse, quand il l'a commis lui-même en dérobant au pauvre Adam une de ses côtes pour en tirer la femme?

»Et Salomon de répondre, avec son imperturbable sourire: