»Je suis déjà en voiture, Luba me fait signe de la fenêtre.
»—Non, décidément, dételez, dis-je au cocher.
»Jamais nous ne passions le temps aussi agréablement qu'en tête-à-tête. Il me suffisait pour ma part de contempler Luba; elle avait le secret d'être toujours charmante et cela d'une manière nouvelle, soit qu'elle s'assît, soit qu'elle marchât, soit qu'elle réfléchit étendue sur le divan, soit qu'elle écrivît devant sa petite table. Je ne concevais pas que d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades, de concerts, de soirées, de courses en traîneau, de chasses, de voyages. Chaque saison variait nos simples plaisirs: l'été, je prenais mon bonnet, elle son chapeau de paille, et nous nous en allions du côté du village. Les chaumières délabrées avec leurs toits de chaume noirci avaient un air de fête, grâce aux arbres fruitiers en fleur ou chargés de cerises et de pommes vermeilles qui semblaient sourire à travers le feuillage comme de frais visages d'enfants. Les ondulations lentes du blé, l'éclat du soleil qui effleurait les épis nous émerveillaient toujours; nous écoutions le chant de la caille, nous voyions la perdrix couver ses oeufs dans un sillon, nous observions la souris qui sort de son trou un petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles quand elles s'élevaient sous nos pas par centaines pour retomber à terre l'instant d'après:
»—N'ayez donc pas peur! leur disait Luba.
»Elle aimait faire avec moi de longues promenades à cheval. Alors nous laissions nos montures nous emporter bride abattue dans la steppe où rien ne bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la terre fumait sous les sabots retentissants et qu'aucun arbre, aucun buisson n'apparaissait dans l'espace illimité, nous éprouvions le sentiment de gens qui chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous surprenait, Luba rejetait en arrière ses tresses trempées de pluie et qu'avait dénouées la tempête, avec des cris de joie qui se mêlaient au fracas des éléments furieux.
»Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre petits chevaux noirs sans les toucher du fouet, en les encourageant seulement de sa voix claire: ils allaient si vite que la poussière nous enveloppait comme un brouillard, à travers lequel nous apercevions par intervalles un arbre, des granges, une ferme isolée.
»Dans l'après-midi, lorsque l'atmosphère ensoleillée était transparente comme une muraille de cristal, j'avais l'habitude de pêcher. Je m'asseyais au bord de l'étang, sous un épais bouquet d'aulnes dont les branches formaient un toit au-dessus de ma tête, et Luba se blottissait à mes côtés. Les seuls bruits étaient ceux que faisait le poisson en sautant; à travers les marais marchait lentement une cigogne; des canards sauvages nageaient au loin parmi les roseaux. Luba préparait les amorces, je jetais la ligne et chaque fois qu'un poisson était pris c'étaient des transports de joie.
»L'hiver, une grande montagne de glace s'élevait derrière la seigneurie; l'accès d'un côté en était facile; on y montait par des degrés pour se laisser glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidité de l'éclair. Tout était blanc: le ciel, la terre, les maisons, les arbres, même le soleil. Il faisait froid, et pourtant tout respirait la gaieté. Luba s'asseyait dans le traîneau sous ses fourrures, les joues rouges, l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas lançait des étincelles. Les corbeaux nous regardaient gravement du haut d'un peuplier, les moineaux piaillaient sur la clôture.
»C'était le beau temps des courses à cheval. Luba, avec sa longue jupe d'amazone, sa jaquette garnie de martre et sa kutschma de la même fourrure sur la tête, fortement fardée par le froid, était l'image même de l'entrain, de la fraîcheur et du courage.
»J'aimais m'attarder en arrière pour la voir se balancer mollement en selle; la gelée poudrait ses cheveux, transformait la fourrure qui suivait le contour de ses hanches en une garniture d'aiguilles irisées, éblouissantes, et faisait de son cheval noir un cheval gris. Et quelle ivresse aussi de voler dans un traîneau à travers le monde qui semble bizarrement taillé dans du marbre blanc, tandis qu'un éclat fantastique se répand sur toute la nature, que les arbres semblent fuir, tant est rapide notre course, et que de loin nous suivent les loups!—Ma femme m'accompagnait sans crainte à la chasse; elle ne connaissait pas le danger; avec un sang-froid tout viril elle tirait la bête que les paysans poussaient vers nous. Je tuais des fouines superbes, des renards, des loups, parfois même un ours.