»Les longues soirées d'hiver, nous les passions au logis, dans la grande chambre meublée d'un divan turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme faisait de la musique, je l'écoutais en fumant. Nous lisions les journaux et quelques bons livres, en nous intéressant, comme seuls peuvent le faire deux solitaires, aux aventures de héros chimériques; puis nous procédions à la partie de billard. Luba gagnait chaque fois, car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais qu'elle, comment son buste élégant se penchait pour quelque coup difficile et comment elle restait suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets de conversations ne nous manquaient pas; rien de ce qui m'arrivait n'était indifférent à Luba, rien de ce qui concernait Luba ne me semblait puéril; nous nous entretenions de mille choses auxquelles ne pensera jamais quiconque mène une existence mondaine, et les questions de ma femme eussent embarrassé maint philosophe. Je me remis donc en secret à l'étude; j'achetai des livres de science, même de médecine, et nos causeries à l'heure du crépuscule devinrent une source toujours fraîche de réflexions et d'enseignement élevé.

»Il nous arrivait encore de rester assis sans rien dire; ma femme appuyait sa tête sur mon coeur, je la tenais embrassée, nous étions absolument heureux dans le sentiment de la possession mutuelle. Il est vrai que la première année terminée nous eûmes moins de loisirs; les visiteurs firent irruption chez nous, et dès lors il ne nous arriva que rarement de passer une soirée seuls.

»Mais j'insiste là bien inutilement sur les plaisirs évanouis; nous sommes désormais pauvres et abandonnés, la vente par autorité de justice se poursuit.

»A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs, tous les assistants s'étaient enroués au point d'avoir soif; ils s'en allèrent en masse au cabaret.

III

»Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche, le partagea gaiement avec moi, et nous nous assîmes sur le seuil de la maison pour prendre aussi notre repas. Au moment même arrivait, bride abattue, un cavalier; quand la poussière, en tombant, me permit de distinguer ses traits, je reconnus mon ami Urbanovitch, le même qui avait bu à nos noces dans le soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied à terre qu'une britska vint déposer devant la seigneurie un autre compagnon des jours heureux, Jadezki; puis un troisième encore, Pan Gadomski, se glissa comme un furet dans la maison. On aurait pu croire qu'ils s'étaient donné rendez-vous. L'Évangile le dit: «Là où il y a un cadavre se rassemblent les aigles.»

»Bientôt d'autres amis arrivèrent; ils auraient eu honte d'assister à la vente et avaient, par conséquent, attendu, réunis au cabaret, la fin de cette cruelle exécution; maintenant ils accouraient pour nous consoler et nous donner des conseils; quant à nous aider, nul n'y songeait.

»L'indignation s'empara de moi. Comment, en effet, étais-je tombé dans le malheur? Je n'étais ni un joueur, ni un débauché; je ne me connaissais qu'une passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse, celle d'obliger tout le monde; c'étaient mes amis qui m'avaient dévoré. Ils m'aimaient, sans doute, mais l'amitié peut devenir importune à la longue. Chaque jour ils envahissaient ma demeure, m'empêchant même d'échanger un mot avec ma femme; une fois nous prîmes le parti de nous absenter, mais la maudite engeance resta derrière nous dans la maison; nous les retrouvâmes festoyant et chantant à tue-tête au milieu de leurs libations: «Longue vie à nos hôtes, longue vie à leurs enfants!» Je ne savais pas me débarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible, oui, trop tendre et trop compatissant en toute circonstance. Il me suffisait de lire dans la gazette le récit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir de la nuit. Il m'était impossible de renvoyer un pauvre, de refuser quelque chose à un voisin. Si encore je n'avais fait que partager avec les autres! Mais je leur eusse donné jusqu'à ma dernière chemise; j'étais homme à me faire raser pour que le prochain eût une perruque. Luba, malgré sa grande bonté, ne tombait pas dans les mêmes exagérations de sentiment. Je me rappelle qu'après l'incendie d'une ville de l'Ukraine, incendie qui avait laissé des milliers de misérables sans asile, je lui dis dans l'excès de mon émotion:

»—Peux-tu souffrir d'être si chaudement vêtue de fourrures quand tant d'autres ont froid?

»—Je les plains, répondit Luba, mais ma pelisse ne peut suffire à mille personnes, elle est faite pour une seule, et je ne suis pas fâchée d'être celle-là.