»Ce fut la suprême humiliation. Et qui donc m'avait spolié, sinon cette bonne soeur?
»J'avais une tante, vieille fille qui chaque été venait s'établir chez nous, où elle était entourée de soins, dorlotée dans ses maladies avec une tendresse filiale; pour Noël, nous ne manquions jamais de lui envoyer un chariot de provisions. A peine remerciait-elle. Certaines gens sont ainsi. Les bienfaits les gênent; ils craignent d'être forcés à la reconnaissance et se prouvent bien vite à eux-mêmes qu'ils ont toujours la liberté de vous faire du mal.
»—Viéra m'a raconté que tu avais un amant, dit cette tante vénérable à ma femme; je ne te le reproche pas, petite; tu as un mari si ennuyeux!
»Or, Viéra ne lui donna pas, dans toute sa vie, un pain d'épice; mais l'hiver elle était toujours chez elle, lui baisant les mains, la caressant, l'appelant chère petite tante, parlant de cette vieille avare, jadis galante, comme d'un noble coeur et d'une prêtresse des moeurs. Aussi, après la mort de notre tante, hérita-t-elle, en échange de toutes ses jolies paroles, de soixante mille florins, tandis que moi, qui avais prodigué les dons, je ne reçus pas un kreutzer.
»Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel j'eus confiance. A chaque nouveau déboire, il me consolait, mais d'une étrange façon:
»—Ah! mon Dieu! disait-il, ne te plains pas des dégoûts que t'apporte la vie. Alexandre a beau conquérir le monde, il ne possède rien... Et un fakir qui jeûne dans le désert ne manque de rien... Qu'est-ce que la vie? Si tout te souriait, tu t'y attacherais trop... Tu la maudis, tant mieux!... Songe que tu en auras bientôt fini avec elle et que tu ne reviendras plus au monde. Que cette perspective te donne du courage.
»C'est assez dire que Gadomski était un philosophe. Nous avions autrefois étudié ensemble; dès lors il s'occupait d'une oeuvre colossale qui devait bouleverser le monde et il s'en allait au hasard, sombre et absorbé comme un brigand, son pistolet au poing; mais il manquait au pauvre brigand la poudre et le plomb pour charger ce pistolet, qui ne partait jamais par conséquent. Une fois, Gadomski m'écrivit:
»—Si j'étais délivré au moins une année de tous mes soucis, j'achèverais mon oeuvre, bien que les hommes que je méprise ne méritent pas qu'on leur rende un si grand service.»
»Je lui offris l'hospitalité. Il arriva en affectant la mine d'un Socrate; il lui fallut deux jours pour déballer ses livres, un autre pour plier son papier, une quatrième journée pour tailler sa plume; bref, il finit par ne rien écrire. En revanche, il se montra de prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu de cas des femmes. Lorsque la mienne se mêla une première fois à notre entretien:
»—La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes parlent.