»Il traversa le salon, où elle se trouvait avec d'autres dames, sans ôter son bonnet, et soutint pendant le dîner que les femmes étaient des animaux subalternes.

»Là-dessus Luba se leva d'un bond, et s'adressant à moi:

»—M. Gadomski comprendra qu'un animal de ma sorte ne puisse plus avoir l'honneur de le recevoir, dit-elle en se retirant dans sa chambre.

»Mais mon philosophe était décidé à rester malgré ce congé en règle.

»—Tu m'as attiré chez toi, disait-il en rongeant une cuisse de canard; j'ai été dupe de ma confiance, tu me dois une indemnité.

»Il me fallut avant de le mettre à la porte lui compter cent florins; encore monta-t-il dans ma voiture, qui allait le reconduire jusqu'à Kolomea, en m'appelant poule mouillée.

»Mes domestiques n'étaient pas meilleurs que mes amis; les vieux étaient morts, les nouveaux ne valaient pas la corde à laquelle on aurait dû les pendre. Ma bonté, ma douceur à leur égard ne me rapportaient qu'ingratitude.

»Il n'était pas jusqu'à mon chien, un petit chien que je gâtais au point d'impatienter Luba, qui ne répondît à mes bienfaits par des trahisons. Il profitait de toutes les occasions pour m'échapper, préférant le pain bis du premier venu aux bouchées délicates dont je le nourrissais. On vante la fidélité du chien, et on ajoute que de tous les animaux c'est lui qui ressemble le plus à l'homme; or, je vous le demande, s'il ressemble à l'homme, comment le chien peut-il être fidèle?

IV

»En dépit de mes amis et de mes domestiques, je n'aurais pas sombré comme je le fis si des fléaux successifs ne se fussent appesantis sur mes terres. Elles furent ravagées par certain nuage noir, un nuage de sauterelles, plus qu'elles ne l'eussent été par la grêle. La même année, un incendie dévora nos forêts. Avec l'aide des paysans on put le cerner, lui imposer des limites à grands coups de hache; une grosse pluie vint aussi à notre secours, mais la perte néanmoins était considérable. Pendant le rude hiver qui suivit, des loups décimèrent mes troupeaux. Je prenais philosophiquement mon parti; Luba riait de tout et elle effaçait par un baiser chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions à vendre des champs. Un jour que je revenais de Kolomea, où s'était signé le marché, avec six mille florins en poche, je fus attaqué par cinq Haydamaks[9] qui me dévalisèrent.