»—Tu es brave, Luba, nous nous défendrons!
»—Soit! dit-elle, me comprenant à demi-mot, et levant vers moi ses yeux étincelants où s'étaient séchés les pleurs, si tu veux, nous ferons sauter la maison plutôt que de la rendre.
»Oh! c'était une femme!
»Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur communiquai le projet insensé qui venait de germer dans mon esprit. Aucun n'osa dire non ouvertement, mais celui-ci se grattait la tête, celui-là faisait la grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils, tous s'esquivèrent l'un après l'autre.
»Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison était vide, il n'y restait que moi, ma femme et mon Juif. Salomon me conjura de ne pas tirer, mais quand je lui dis de préparer les cartouches il se mit à l'oeuvre en soupirant et en marmottant des prières. Je barricadai toutes les issues, portes et fenêtres; Luba m'aidait activement. Nous entassâmes des caisses devant la porte qui conduisait dans la cour, et toutes les tables, toutes les chaises, tous les bancs qui restaient devant l'entrée principale. Nous bourrâmes les fenêtres de coussins de voiture, de paille, de matelas, de lits de plume, n'en réservant que deux à droite et à gauche qui furent arrangées de façon à servir de meurtrières. Nous attachâmes une longue mèche à un tonneau de poudre placé dans la cave. A peine avions-nous achevé nos apprêts de siége que les gens du tribunal et les Juifs apparurent le long de la route comme une file de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets à la ceinture, un fusil à la main.
»—Messieurs, commençai-je, et vous, Juifs, la vente est terminée; il n'y a plus rien à prendre ici. Je défendrai la maison de mon père les armes à la main et je jure de tirer sur quiconque osera y pénétrer.
»En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch étaient au milieu des Juifs.
»—Il est fou, dit le premier.
»—Au nom de l'empereur, laissez-nous entrer, commença le délégué du tribunal.
»—Je m'incline devant l'empereur, répondis-je, mais nul n'entrera vivant.